JIPAD 2019

La Journée des innovations pour une alimentation durable est organisée chaque année au début du printemps, à Montpellier. Dans un format original et dynamique basé sur des courtes vidéos, les 14 étudiants du Mastère spécialisé Innovations et politiques pour une alimentation durable (IPAD) présentent et analysent des innovations, déjà développées ou encore à l’état de concept, susceptibles de jouer un rôle dans le renforcement de la durabilité des systèmes alimentaires.

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- Playlist des vidéos présentées -

THEME 1. SESSION#1 De nouvelles démarches en agriculture pour plus de durabilité ?

Le modèle agricole dominant actuel ne fait plus ses preuves face aux crises et aux nouveaux enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Mais comment organiser à grande échelle une transition ers des systèmes de production plus durables ? Le paradigme du développement durable et la prise de conscience écologique poussent certes, depuis plusieurs années, les agriculteurs à avoir un nouveau regard sur leurs façons de produire. Mais ce changement implique un engagement de l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires afin de concevoir de nouvelles formes de production et d’organisation qui permettent ces transformations. L’agriculture, au-delà de la pratique, doit être pensée d’une manière différente pour prendre en compte l’ensemble des enjeux alimentaires. En contexte urbain, cette problématique est d’autant plus capitale que les villes, qui concentrent bassin de consommation et de production, regroupent une grande partie des enjeux auxquels sont confrontés nos systèmes alimentaires, dont la pression foncière qui complexifie l’aménagement du territoire.

Face à ces constats, des agriculteurs, à l’échelle individuelle, s’engagent dans cette transition. Dominique Soulier, éleveur de porcs en zone péri-urbaine (La Boissière – 34), nous a présenté lors de la Journée des innovations pour une alimentation durable (Jipad) du 04 avril 2019, sa ferme et les moyens qu’il met en œuvre pour s’inscrire dans cette transition. À travers son témoignage, c’est la nécessité d’accompagner et de faire reconnaître les acteurs du changement qui apparaît clairement, afin de permettre à ces alternatives de devenir dominantes. Dominique Soulier, en effet, met en avant les « antagonismes entre des paysans [comme lui] qui ne sont pas aidés » et les enjeux à relever. Il revendique la nécessité de créer un « écosystème paysan [qui] travaille, [qui] évolue ensemble » afin d’encourager de réels changements. Pour illustrer son discours, il prend l’exemple de la reproduction animale : « Où est l’innovation ? Est-elle dans le fait que la vie est capable de se reproduire dans le champ du paysan ou est-elle dans le business de paillettes surgelées ? ». Enfin, il dénonce les contraintes encore trop présentes, ne permettant pas à un plus grand nombre d’agriculteurs de se tourner vers des modèles de production plus durables : accès au foncier, durcissement des normes sanitaires, services agricoles peu accessibles, agribashing qui les dévalorise, accès aux connaissances scientifiques, manque de reconnaissance de l’expérimentation paysanne et manque de structures d’appui technique pour les productions alternatives. Ce témoignage nous montre ainsi l’intérêt de penser à des solutions permettant un change-ment d’échelle. Certes, des alternatives existent mais elles se cantonnent souvent à l’échelle des exploitations et elles peinent à faire système. Le système « alternatif » est toujours aujourd’hui largement minoritaire et manque de moyens pour montrer sa valeur.

Ce chapitre propose trois innovations rencontrées dans les paysages agricoles français et africain qui illustrent une petite partie de la diversité existante mais qui ont le mérite de chercher à maximiser les impacts positifs des systèmes de production agricoles en transition. Elles questionnent plusieurs échelles, celles de la ville, de la région et du pays. Ce chapitre présente en premier lieu une innovation technique : l’agriculture de précision et l’intérêt qu’elle pourrait avoir en Afrique de l’Ouest afin de valoriser les pratiques économes en intrants des exploitations. Puis, en France, une innovation juridique propose aux collectivités un outil de protection des zones agricoles et naturelles pour permettre une préservation des espaces périurbains non bâtis face à l’étalement urbain. Enfin, une innovation organisationnelle propose, à travers un processus de co-construction d’un projet de recherche pour le développement d’une agroécologie paysanne en Occitanie, des pistes d’actions pour décloisonner les savoirs et rendre accessible la connaissance scientifique.

À travers ces exemples, nous détaillerons com-ment se construisent ces outils, comment les acteurs investis dans la transition de nos systèmes alimentaires se les approprient et com-ment ces outils contribuent à la durabilité des systèmes alimentaires. Au-delà des innovations présentées, nous cherchons à réfléchir aux conditions politiques et institutionnelles permettant un changement d’échelle de ces initiatives.

Noé Ndilmbaye, Lisa Gerbal, Amandine Aguera

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THEME 2. SESSION #2 Nos producteurs ont du talent : Innover pour le valoriser

A la source de notre alimentation se trouvent des agriculteurs et des savoir-faire, sur terre et en mer, que les quatre innovations présentées dans ce chapitre explorent et cherchent à valoriser :
→ Poiscaille développe un circuit court des produits de la mer en ligne, en sensibilisant à la déplétion de la ressource et aux variétés méconnues ;
→ Choba Choba propose un modèle d’affaires inédit, dans lequel les producteurs de cacao d’Amérique latine ont vocation à devenir actionnaires de l’usine suisse de transformation en chocolat ;
→ Le nuancier « couleurs de l’olive / saveurs de l’huile » est un outil d’aide à la production pour la filière oléicole, mais aussi un outil de mobilisation, de sensibilisation et de valorisation à destination de tous les acteurs du territoire du Gard rhodanien ;
→ Hopen – Terre de Houblon ambitionne de produire et transformer du houblon français à destination des microbrasseurs.

Ces quatre innovations mettent en avant les producteurs, leur travail et la qualité de leurs produits. Dans ces différents cas de figure, la question de la rémunération des producteurs a primé sur celle de l’accessibilité des produits aux consommateurs.
Ce ne sont pas forcément les producteurs eux-mêmes qui innovent, mais plus largement des communautés d’acteurs : producteurs, transformateurs et distributeurs, mais aussi consommateurs, collectivités publiques, associations et groupements économiques. Ces projets innovants présentent des caractéristiques communes :
→ ils proposent une alternative à l’hyperspécialisation des acteurs de la filière par la créativité et l’émergence de solutions visant à mieux répartir la valeur au sein de la filière ;
→ ils sont fondés sur l’intermédiation et les échanges entre les différents acteurs pour créer de nouvelles formes d’alimentation, plus durables, et contribuer à la transition écologique ;
→ ils prennent sens et se développent selon le contexte de leur émergence, et selon l’environnement ou le territoire dans lequel ils interagissent.

Les conditions de « réplicabilité » de ces innovations sont économiques et/ou sociales et/ou environnementales. Leur diffusion ne se fera donc pas sans difficultés.

Enfin, ces innovations et les conditions de leur propagation nous interrogent sur la nature même de l’innovation : ne peut-elle exister que dans un marché avec la condition de sa viabilité économique, ou peut-elle être légitime par son seul caractère alternatif ? L’innovation fonctionnerait alors plutôt comme un gage de diversité et d’inspiration pour assurer une pluralité de modèles agissant en renfort de la durabilité des sociétés et de l’alimentation.

Jean Charef, Sylvie Granier, Marielle Martinez, Sonja Tschirren

Note au lecteur : la présentation de ces innovations a été co-construite avec Ronan Le Velly, enseignant-chercheur en sociologie à Montpellier SupAgro (UMR Innovation), qui a introduit cette session lors de la Jipad 2019. Nous tenons à le remercier ici pour son aide et son intervention.

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THEME 3. SESSION#3 L’alimentation, créatrice de lien social ?

En France comme ailleurs, les comportements alimentaires sont en pleine mutation. Les repas sont souvent consommés plus vite et debout ; ils ont aussi tendance à s’individualiser avec la diversité de diètes personnalisées, telles que les régimes végétariens, végétaliens ou « sans » (gluten, lactose, etc.). Les villes, catalyseurs de nouvelles pratiques sociales, sont les espaces où se perçoivent le plus aisément ces évolutions.

D’après Claude Fischler, sociologue de l’alimentation, l’acte alimentaire « se déroule selon des protocoles imposés par la société » et n’a pas qu’une fonction biologique. En effet, l’organisation du repas relève du « fait social ». En fonction du lieu d’achat des aliments, des produits préparés, de l’heure à laquelle les plats sont consommés, « manger » façonne l’identité et définit le plaisir. Une autre fonction est donc également reconnue à l’alimentation : sa capacité à créer ou resserrer les liens sociaux. Dans le contexte européen, le repas joue un rôle central dans la réunion des individus à travers la tradition du repas pris dans le cercle familial, amical ou professionnel. La commensalité, c’est-à-dire le fait de partager un repas, peut permettre de générer du dialogue en passant outre les distinctions de classe sociale, d’âge, de religion ou de nationalité.

Mais l’alimentation peut rapidement devenir, sous la pression de contraintes économiques, un élément d’isolement, voire d’exclusion. Elle reflète par exemple les obstacles quotidiens aux-quels sont confrontées les personnes en situation de précarité. L’irrégularité des horaires de travail se traduit par des prises de repas instables. L’éloignement des espaces de distribution de produits frais, sains, de même que le coût de ces aliments limitent leur consommation au sein de certains ménages.

Toutefois, des innovations émergent pour que l’accès à une alimentation durable soit garanti pour tous et permette une meilleure insertion sociale des personnes exclues. C’est le cas du pro-jet de l’association Vers un réseau d’achat en commun (VRAC), qui forme des groupements d’achat au sein de centres sociaux localisés dans les quartiers populaires de plusieurs métropoles. Ainsi, à Lyon, à Bordeaux ou encore à Strasbourg, des pro-duits de qualité issus de l’agriculture paysanne, biologique et équitable sont proposés à bas prix. En réduisant les coûts liés aux emballages, en regroupant les commandes et en fonctionnant avec peu d’intermédiaires, VRAC favorise l’accès à des aliments de qualité pour des populations qui en étaient souvent exclues.

À Clermont-Ferrand, l’association LieU’topie partage cette ambition solidaire et une vocation de mixité sociale, en particulier auprès de la population étudiante. Ses objectifs sont notamment de lutter contre la précarité alimentaire des jeunes tout en les sensibilisant à l’alimentation durable. Avec un mode d’organisation participatif fondé pour l’essentiel sur du volontariat, le projet interroge l’engagement citoyen et la démocratie.

Enfin, à Montpellier, la réhabilitation de l’espace désaffecté du Museum Agropolis en une Maison de l’Alimentation durable, située sur le campus international de recherche Agropolis, a l’ambition de faire dialoguer les consommateurs issus de cultures différentes autour de et par l’alimentation. Ce serait ainsi un lieu de rencontres interculturelles suscitées par le fait de manger ensemble, qui permettrait peut-être de diminuer la solitude de certaines communautés immigrées et de susciter de la curiosité envers les cultures alimentaires du monde.

Ces trois projets inédits, bien que distincts en termes de population cible ou de méthodes d’action déployées, cherchent à offrir un accès solidaire à une alimentation durable pour tous. Ils partagent des questions communes sur la mobilisation à long terme des bénévoles et des adhérents, sur les modalités d’engagement et l’appropriation du projet par les populations concernées. La mixité sociale est un point crucial pour les trois initiatives. La diffusion, l’articulation avec des innovations semblables sur d’autres territoires ou à une échelle plus globale est une réflexion transversale. Enfin, se pose la question de l’équilibre et de l’autonomie des modèles économiques des trois projets. Au-delà même de la viabilité financière, c’est en fait le rôle de l’État dans l’alimentation durable qui se dessine en filigrane. Est-ce ou non une mission régalienne que d’œuvrer pour l’accès à une alimentation saine et responsable de tous les citoyens ? Les subventions nationales dédiées à l’agro-industrie ne devraient-elles pas se redéployer pour soutenir des initiatives comme celles présentées dans ce chapitre ? Faut-il revendiquer que l’argent public soit mis au service d’une mutation des systèmes alimentaires vers davantage de durabilité et d’égalité, et si oui, comment ? La lecture des synthèses ci-après devrait suggérer des réflexions sur ces questions qui suscitent le débat.

Justine Dahmani, Léa Lamotte, Marylène Lirvat

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THEME 4. SESSION#4 La ville carrefour d’initiatives

Traversées par une pluralité d’enjeux socioéconomiques, environnementaux et sanitaires, les villes apparaissent comme un véritable terrain d’actions publiques, associatives et entrepreneuriales. Leurs fondations, entre concentration humaine et croisement des savoirs, limites et opportunités, sont celles d’un berceau d’initiatives et de concepts novateurs, révélant la ville comme un lieu d’activités plurielles et d’évolution continue. En parallèle, la saturation des espaces et la densité démographique qui les caractérisent forment une diversité d’obstacles, tant réglementaires qu’organisationnels, qui invitent les acteurs urbains à innover pour dépasser ces aspérités.

Parmi les enjeux capitaux dont une ville doit se préoccuper, se trouve la question de l’approvisionnement alimentaire, véritable moyen d’assurer sa résilience. C’est dans l’optique de dessiner l’éventail des possibles que nous avons construit cette quatrième et dernière session autour des centres urbains. Comment répondre à une telle concentration de besoins ? Quelle place pour l’approvisionnement alimentaire dans l’aménagement des villes ? L’organisation entre producteurs, l’optimisation de la distribution, la logistique urbaine ou encore l’intérêt grandissant à l’égard des valeurs éthiques et environnementales des produits, sont autant d’impératifs que la ville tend à maîtriser en donnant lieu à des initiatives complémentaires.

Ainsi, en réponse à de nouveaux modes de consommation, Deliveroo Editions innove en met-tant des cuisines partagées à disposition des professionnels, et en se chargeant de la livraison à domicile des plats cuisinés. Son caractère controversé et les risques d’émergence de nouveaux problèmes liés à son fonctionnement font de cette initiative un sujet des plus pertinents à étudier. En second lieu, la question de l’écoresponsabilité des produits alimentaires et l’importance croissante que les consommateurs y accordent trouvent une proposition concrète avec l’introduction d’un label basé sur des critères « éthiques ». Cette approche est celle des créateurs du label Ecotable, dont l’ambition est de distinguer les restaurateurs attachés à des démarches responsables sur les plans social et environnemental et d’encourager, par ce biais, les autres acteurs de la filière à s’imprégner de tels procédés.

Sur un tout autre niveau de réflexion, il était également question de penser l’approvisionnement des denrées alimentaires et la complexité logistique qui en découle du fait de la densité des besoins et de la demande sur un territoire restreint. Ainsi, pour optimiser la distribution de ces produits, les professionnels du secteur mettent en place des actions collectives visant à acquérir de nouvelles aptitudes et à favoriser l’investissement, plus difficile à acquérir à l’échelle individuelle. À ce titre, un collectif montpelliérain de producteurs-transformateurs a souhaité mutualiser les fonctions avales en s’appuyant sur les compétences de logistique du marché d’intérêt national (MIN).

Enfin, pour boucler un cercle qui est espéré durable, il est primordial de saisir l’enjeu des déchets organiques et de leur mode de traite-ment. De fait, en considérant l’impact environne-mental lié au transport, les différentes méthodes de transformation des déchets et l’intérêt professionnel de ces tâches, un duo d’entrepreneurs a su mettre en place une entreprise de valorisation des déchets au sein même de Paris. Ils ont, par ce biais, développé un service adapté aux contraintes sanitaires et spatiales du territoire urbain, permettant aux professionnels de la restauration de voir leurs restes alimentaires valorisés en produit, à travers un système de récupération et de traite-ment faible en émission de CO2.

Au cœur des préoccupations de l’alimentation durable, se retrouve ainsi la volonté d’accroître l’offre alimentaire dite responsable, de pérenniser et de stimuler l’économie agroalimentaire d’un territoire, à savoir les producteurs, les entreprises ainsi que les distributeurs locaux, pour atteindre des finalités de préservation de l’environnement et de la santé des populations. Les villes se pré-sentent, à ce titre, comme un terrain fertile de solutions et de leviers pour tendre vers une alimentation durable. Ces quelques initiatives n’étant en effet qu’une représentation infime de l’étendue des possibles des systèmes alimentaires urbains.

Hélène Jaillant, Loïc Le Bacquer, Gladys Legallois, Mehdi Sakji

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