Coopération entre productions végétales et animales biologiques  : des organisations collectives innovantes pour une agriculture durable

LES ACTES DE JIPAD 2016

Vidéo de présentation

https://goo.gl/4Teg2P

Dans une logique d’intensification de la production agricole et de simplification du travail, les productions animales et végétales – pourtant complémentaires – ont été peu à peu dissociées au sein d’exploitations dites « spécialisées ». Cette spécialisation a des conséquences environnementales et agronomiques négatives.

Réintégrer élevage et cultures au sein d’exploitations aujourd’hui spécialisées est peu envisageable en raison de la perte de compétences sur la production abandonnée. Afin de permettre aux cultivateurs[1] et aux éleveurs de revaloriser leur complémentarité, il apparaît pertinent de réintégrer productions animales et végétales à l’échelle du territoire. Cela nécessite la mise en place de moyens organisationnels collectifs innovants.

SPÉCIALISATION DES EXPLOITATIONS AGRICOLES : ÉTAT DES LIEUX ET CONSÉQUENCES

Un contexte économique favorisant la spécialisation

Ces soixante dernières années, l’agriculture française a connu de profonds changements dans le but de se moderniser pour répondre à une demande croissante en denrées alimentaires. Cela s’est notamment traduit par la diminution

du nombre d’exploitations, leur agrandissement et leur spécialisation. Le contexte économique actuel continue de favoriser la spécialisation des exploitations à travers de nombreux facteurs, tels que la compétition internationale sur les prix des produits agricoles ou la concentration régionale des filières (Melac, 2014). Ainsi seulement 12,6 % des exploitations agricoles françaises dites professionnelles associent cultures et élevage tandis que les exploitations en grandes cultures sont les plus représentées (25 %) (Agreste, 2012). Il en résulte une spécialisation des productions à l’échelle régionale : porcs et poulets en Bretagne, céréales en Île-de-France et dans le Centre, viticulture en Languedoc-Roussillon ou encore bovins, ovins, caprins dans les zones montagneuses (Figure 1).

Cette spécialisation agricole régionale conduit à une simplification et à une uniformisation des systèmes agricoles à différents niveaux : du champ au territoire, en passant par le paysage (Figure 2).

Conséquences de la spécialisation

Bien que la spécialisation simplifie le travail des agriculteurs en leur permettant de se concentrer uniquement sur les productions végétales ou animales, ce système montre de nombreuses limites.

1. Dans tout le document, le terme « cultivateur » désigne les agriculteurs principalement tournés vers les grandes cultures (céréales et oléoprotéagineux).

Limites agronomiques et économiques

Les exploitations spécialisées en élevage doivent acheter entièrement ou en partie l’alimentation

FIGURE 1. RÉPARTITION DES EXPLOITATIONS PAR SPÉCIALISATION EN FRANCE

FIGURE 2. PAYSAGE BEAUCERON EN EURE-ET-LOIR (À GAUCHE) ET PAYSAGE DU CHAROLAIS-BRIONNAIS EN SAÔNE-ET-LOIRE (À DROITE)

de leurs animaux à l’extérieur. Les exploitations spécialisées dans les productions végétales, quant à elles, ne bénéficient pas du rôle de fertilisant naturel des déjections animales et sont donc contraintes d’acheter des matières fertilisantes pour compenser la baisse de fertilité biologique des sols. Enfin, la spécialisation augmente la vulnérabilité au risque de fluctuation des prix, puisqu’une production dont la valeur baisse ne peut pas être compensée par une autre. La spécialisation entraîne ainsi une perte globale d’autonomie sur les exploitations.

Limites environnementales

Dans les zones d’élevage intensif, la forte concentration d’animaux entraîne l’émission de grandes quantités d’azote vers l’environnement, ainsi qu’une production importante de méthane, puissant gaz à effet de serre, par unité de surface. Dans les zones de culture intensive, la disparition de l’élevage et des prairies entraîne un appauvrissement des sols en matière organique, ce qui les rend plus vulnérables à l’érosion. Par ailleurs, un manque de diversité des assolements favorise l’émergence de problématiques de désherbage et de ravageurs qui peuvent conduire à l’utilisation de davantage d’intrants de synthèse (SeysenFouan, 2015).

Limites sociales

Bien qu’étant tous agriculteurs, éleveurs et cultivateurs exercent des professions bien différentes, et les rapports sont parfois tendus entre ces deux corps de métiers. En effet, les cultivateurs sont les principaux bénéficiaires des aides agricoles, et le ton monte lorsqu’il est question d’une redistribution plus équitable entre les productions, notamment au profit des élevages extensifs de bovins et d’ovins (Clavreul, 2008). De plus, les écarts de revenus entre éleveurs et cultivateurs peuvent aller de 1 à 5 au profit des cultivateurs (Terre-net, 2012). Enfin, certains éleveurs ont une mauvaise image du métier de cultivateur, jugeant que les productions végétales demandent moins de temps de travail et sont moins contraignantes que les productions animales.

Dans un contexte de diminution du nombre d’exploitations de polyculture-élevage et d’émergence des problématiques économiques, agronomiques, environnementales et sociales qui en découlent, comment retrouver de la cohérence entre les productions animales et végétales pour tendre vers un modèle agricole durable ?

VERS DES SYSTÈMES CULTURE-ÉLEVAGE INTÉGRÉS À L’ÉCHELLE D’UN TERRITOIRE

Un retour en arrière vers des exploitations de polyculture-élevage semble peu envisageable. En revanche, l’organisation de systèmes mixtes entre des groupes d’agriculteurs spécialisés pourrait permettre de répondre aux problématiques issues de la spécialisation sans toutefois bouleverser l’organisation actuelle des éleveurs et cultivateurs.

Qu’est-ce qu’un système culture-élevage ?

Il s’agit d’un système au sein duquel interviennent à la fois des productions animales et des productions végétales. Cela peut se faire à différentes échelles, et différents niveaux d’intégration peuvent être distingués. Les systèmes culture-élevage les moins intégrés sont ceux où productions animales et végétales interagissent via le marché, par exemple l’achat de soja brésilien pour l’alimentation animale. À l’opposé, les systèmes culture-élevage les plus intégrés sont les exploitations de polyculture-élevage (Ryschawy et al. , 2014). Les systèmes qui intéressent notre étude sont ceux au sein desquels des produits (grains, paille, fourrages, engrais organiques) et des connaissances sont échangés, à l’échelle d’un territoire, entre un certain nombre d’exploitations spécialisées.

Complémentarité entre culture et élevage

Une coopération entre éleveurs et cultivateurs d’un même territoire est intéressante, car elle permet de valoriser la complémentarité entre cultures et animaux, dont les bénéfices sont perdus sur les exploitations excluant l’un ou l’autre (Figure 3). En effet, les animaux jouent un rôle clé pour le recyclage des nutriments et l’amélioration de l’efficience de l’utilisation des ressources. Les animaux d’élevage peuvent valoriser les ressources végétales naturelles et cultivées et, notamment dans le cas des herbivores, les ressources non valorisables par l’homme. De plus, la mobilité des animaux permet de fertiliser des zones non mécanisables. Ainsi, les systèmes culture-élevage intégrés permettent un bouclage naturel des cycles du carbone et de l’azote et valorisent des processus écologiques. Pour ces raisons, ils sont considérés comme agroécologiques (Moraine et al. , 2012).

FIGURE 3. COMPLÉMENTARITÉ ENTRE SYSTÈMES DE CULTURE ET D’ÉLEVAGE

De nombreux intérêts pour les éleveurs et les cultivateurs : vers davantage d’autonomie !

« Être autonome », tel est l’objectif de bon nombre d’agriculteurs. L’autonomie d’une exploitation agricole désigne sa capacité à limiter le recours à des intrants achetés sur les marchés de fournitures agro-industrielles, telles que l’alimentation animale ou les fertilisants (Ministère de l’Environnement, 2011). L’objectif final des systèmes culture-élevage intégrés est d’augmenter l’autonomie globale des exploitations en augmentant notamment l’autonomie alimentaire, l’autonomie en fertilisants et l’autonomie économique (organiser des filières commerciales les plus courtes possibles pour l’achat des intrants et la vente des produits). Faute de pouvoir atteindre seuls une autonomie à l’échelle de l’exploitation agricole, cultivateurs et éleveurs d’un même territoire ont ainsi intérêt à interagir pour y parvenir collectivement !

Intérêts spécifiques pour l’agriculture

biologique

L’agriculture biologique (AB) est un mode de production qui se distingue de l’agriculture conventionnelle par le recours à des pratiques culturales et d’élevage soucieuses du respect des équilibres naturels. Grâce au maintien de ces équilibres l’AB exclut l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l’emploi

d’intrants (Ministère de l’Agriculture, 2016). Or le maintien de ces équilibres s’appuie notamment sur la complémentarité des productions animales et végétales, particulièrement pour le maintien ou l’augmentation de la fertilité des sols. Lorsque ces équilibres sont rompus les agriculteurs conventionnels peuvent intervenir grâce à des intrants de synthèse, ce qui n’est pas le cas des agriculteurs biologiques. L’utilisation de fertilisants organiques est possible en AB, mais ceux-ci sont particulièrement coûteux. De même, les fourrages et concentrés destinés à l’alimentation animale sont très onéreux en AB. Il faut ajouter que la valorisation commerciale des cultures fourragères, intéressantes agronomiquement, dans les systèmes de grandes cultures AB est difficile. Pour résumer, les éleveurs biologiques font face à de très fortes charges en aliments et les cultivateurs sont confrontés à de nombreuses difficultés agronomiques. Ainsi, la mise en culture de certains couverts végétaux ou mélanges culturaux chez les cultivateurs biologiques contribuerait à améliorer les rotations et les performances de leur production, tout en répondant aux besoins des éleveurs pour l’alimentation de leur troupeau (Seysen-Fouan, 2015).

Une certaine coopération entre éleveurs et cultivateurs existe déjà sur le terrain sous la forme d’échanges entre voisins. Toutefois, ces échanges sont souvent ponctuels et le recours à des intermédiaires, tels que les coopératives, reste nécessaire. Parallèlement, depuis plusieurs années, des dispositifs d’échange entre agriculteurs plus organisés voient le jour. Ces projets, le plus souvent mis en place à l’initiative des agriculteurs, sont développés et animés par des structures d’accompagnement agricoles et notamment, concernant l’AB, par des groupements d’agriculteurs biologiques (GAB).

UNE EXEMPLE EN MIDI-PYRÉNÉES : CRÉATION D’UNE PLATEFORME D’ÉCHANGE RÉGIONALE EN LIGNE

Contexte agricole en Midi-Pyrénées

L’ancienne région Midi-Pyrénées est la première région française par son nombre d’exploitations et la deuxième par sa surface agricole. L’élevage des bovins, celui des ovins et les grandes cultures sont les trois principales activités agricoles. En raison des conditions pédoclimatiques, les activités

d’élevage sont principalement situées au sud de la région, dans les Pyrénées, et au nord-est dans les contreforts du Massif central. Les grandes cultures dominent dans les plaines du centre de la région. Dans ce contexte de spécialisation régionale conduisant à la séparation spatiale des productions animales et végétales, certains organismes d’accompagnement agricole départementaux ont initié des projets en faveur d’échanges entre éleveurs et cultivateurs. C’est notamment le cas des GAB de Haute-Garonne (Érables 31) et de Tarn-et-Garonne (Bio 82).

En Haute-Garonne : mise en place d’un site internet pour réunir l’offre et la demande

Le département de Haute-Garonne peut être schématiquement coupé en deux du point de vue des productions agricoles. Au nord, dans un vaste rayon autour de la ville de Toulouse, les productions céréalières dominent. Les zones d’élevage se trouvent dans la moitié sud du département où le relief est davantage marqué. Dans ce contexte de séparation spatiale des productions animales et végétales, des éleveurs biologiques ont manifesté leur intérêt auprès du GAB départemental (Érables 31) pour la mise en place d’un dispositif facilitateur des échanges entre éleveurs et cultivateurs. En effet, les éleveurs souhaitaient notamment s’affranchir de l’intermédiaire coopérative pour l’achat de l’alimentation animale afin d’obtenir des prix plus intéressants. Parallèlement, les cultivateurs éprouvaient des difficultés à valoriser certaines de leurs productions végétales, notamment les méteils[1] , auprès des coopératives et étaient à la recherche de nouveaux débouchés.

En réponse à cette demande, Érables 31 a mis en ligne en 2014 un site internet permettant aux producteurs biologiques de publier des annonces de proposition ou de recherche de produits agricoles. Parallèlement, afin de préparer les agriculteurs à coopérer, l’association a organisé des journées de formation sur la réglementation des échanges de matières agricoles et les changements de pratiques induits par ce projet. Ces

1. Association entre des céréales (1 à 4) et des protéagineux (1 ou 2), cultivée pour : i) la production de graine destinée à l’alimentation animale, la paille pouvant servir de fourrage d’appoint ; ii) la production de fourrage : ensilage et enrubannage et plus rarement foin.

changements de pratiques concernent notamment la gestion des rotations avec l’introduction de cultures intermédiaires (luzerne, méteil, etc.) côté cultivateurs et une fabrication d’alimentation à la ferme pour les éleveurs (fabrication d’aliments complets à partir des matières premières produites par les cultivateurs).

À son ouverture en novembre 2014, le site comptait une trentaine d’inscrits, ils sont plus de 150 aujourd’hui pour près de 250 annonces publiées. Il faut noter que le site est également ouvert aux producteurs des départements voisins. Une grande diversité de productions peuvent être échangées via le site, réparties au sein des familles suivantes : céréales, pailles et fourrages, oléoprotéagineux ou encore services, les céréales étant la production la plus représentée parmi les annonces.

Après plus d’un an d’existence, le constat est plutôt positif au regard du nombre d’inscrits et d’annonces publiées, mais plus mitigé sur le détail. En effet, Érables 31 constate un déséquilibre entre l’offre et la demande avec plus d’annonces de propositions que d’annonces de recherches (Sibertin-Blanc, 2016).

Dans le Tarn-et-Garonne, un partenariat avec la recherche pour identifier des formes d’échanges optimales

Une des missions principales de Bio 82 est d’aider les producteurs en AB du département à atteindre l’autonomie sur leur ferme. L’atteinte de cette autonomie se heurte à la spécialisation des fermes en AB du Tarn-et-Garonne : cultivateurs au sud et éleveurs cultivant essentiellement des prairies au nord-est du département. En conséquence, les cultivateurs se heurtent à des difficultés liées aux adventices, aux prix des fertilisants bio et à la valorisation de certaines productions (couverts végétaux, associations culturales, etc.) et les éleveurs sont le plus souvent dépendants des coopératives pour l’achat d’aliments complets (FNAB, 2014).

Pour les aider dans cette recherche d’autonomie, et en réponse à une demande émanant plutôt des éleveurs au départ, Bio 82, en partenariat avec l’Inra de Toulouse, a entamé début 2014 un projet de recherche-action visant à créer et à animer un système d’échange et d’approvisionnement réciproque de matières premières entre les éleveurs et les cultivateurs biologiques

du Tarn-et-Garonne. Ce projet implique 65 fermes biologiques (33 éleveurs, 19 cultivateurs et 13 polyculteurs-éleveurs). Les motivations des producteurs impliqués dans le projet sont d’ordre économique (trouver des matières premières moins chères), agronomique (allonger les rotations, restaurer la fertilité des sols) et social (relocaliser la production via la solidarité et la complémentarité entre les cultivateurs et éleveurs, partager des compétences et créer du lien).

Afin de mettre à jour le dispositif d’organisation du collectif d’agriculteurs le plus pertinent (répondant aux attentes des producteurs et relativement simple à mettre en place), l’Inra de Toulouse a étudié et co-construit avec les agriculteurs différents scénarios depuis un schéma très peu structuré (mise en place d’un répertoire recensant l’offre et la demande, type « petites annonces ») jusqu’à un schéma impliquant des investissements structurants, comme la construction d’une unité importante de collecte et de séchage des productions végétales. Au final, les producteurs ont plébiscité un scénario intermédiaire avec la création de petites unités de stockage sur quelques fermes (SeysenFouan, 2015).

En parallèle, Bio 82 accompagne les paysans du collectif pour qu’ils puissent mettre en place les changements de pratiques induits par la mise en place d’échanges directs entre producteurs.

Vers une plateforme régionale d’échange en ligne, sous l’égide de Bio 82

Bio 82, notamment en partenariat avec Érables 31, travaille actuellement à la création d’un site internet de mise en relation des producteurs biologiques à l’échelle de l’ancienne région MidiPyrénées. Le site initié par Érables 31 sera absorbé par cette nouvelle plateforme en ligne. En plus de permettre aux producteurs d’échanger entre eux, ce site permettra d’évaluer les besoins, de connaître concrètement la nature des échanges et d’en identifier les freins. Grâce à ces informations, des ajustements organisationnels pourront être réalisés et de nouveaux outils permettant de structurer et de pérenniser la coopération entre éleveurs et cultivateurs mis en place. Enfin, l’existence d’un site régional d’échange pourrait permettre une meilleure diffusion des informations et des connaissances au sein d’un réseau élargi. L’objectif de cette mutualisation des

moyens est également d’engager une réflexion sur la cohérence des territoires, au niveau paysager par exemple. Ainsi, les objectifs de cette future plateforme en ligne sont nombreux, mais des interrogations demeurent quant à l’utilisation réelle qui en sera faite (Ryschawy, 2016).

De nombreux freins restent à lever

L’analyse comparée des deux projets (recherche-action et plateforme régionale) a permis de mettre à jour de nombreux freins au développement des dispositifs de coopération entre éleveurs et cultivateurs.

Une organisation logistique qui pose question


L’échange de produits directement entre éleveurs et cultivateurs soulève plusieurs questions logistiques : qui des éleveurs ou des cultivateurs doit stocker les matières premières ? Qui doit assurer le transport ? A priori les éleveurs disposent d’une capacité de stockage moins importante que les cultivateurs, notamment par rapport à ceux pratiquant la vente directe. Toutefois, les matières premières échangées étant principalement destinées à être utilisée par les éleveurs, il semble plus pratique que ces dernières soient stockées chez eux. D’autre part, la qualité sanitaire de ces matières végétales dépend de leurs conditions de stockage. Ainsi une nouvelle question émerge : comment s’assurer de la qualité des produits échangés ? Un éleveur rencontré en Haute-Garonne illustre ces incertitudes logistiques : « la coopérative c’est pratique : ils stockent et on est sûr de la qualité de ce qu’on achète » (Charbonneau, 2016). Les éleveurs s’interrogent également sur la composition (pourcentage de céréales et de légumineuses) et donc la valeur nutritive des méteils qu’ils achètent directement aux cultivateurs.

Des changements de pratiques contraignants


Ce frein se situe notamment du côté des éleveurs, qui doivent apprendre à fabriquer eux-mêmes l’alimentation de leurs animaux. En effet, les coopératives fournissent un aliment complet où les différentes matières premières sont déjà mélangées dans des proportions connues. Le basculement sur une alimentation fermière implique de s’équiper en matériel (pour réaliser les mélanges et stocker les aliments) et de se former au calcul des rations.

Manque de coordination entre producteurs


Pour que l’offre et la demande soient équilibrées, les cultivateurs ont besoin de connaître les besoins des éleveurs en termes de nature des matières demandées, de quantité, et de date d’utilisation. Or, actuellement, les éleveurs sont habitués à raisonner en fonction de leur capacité de stockage (quand ils n’ont plus d’aliments, ils passent commande à la coopérative), alors que les cultivateurs raisonnent sur l’année, voire sur plusieurs années, lorsqu’ils prévoient leur assolement. De plus, il faut un nombre minimum de cultivateurs dans le collectif d’échange afin que les surfaces mobilisées pour les coordinations (plantées en cultures fourragères) ne pénalisent pas les surfaces en culture de rente et donc les résultats de l’exploitation.

Difficultés d’identifier les intérêts individuels


Même si au sein des deux projets l’intérêt collectif de la mise en place d’une coopération semble bien compris, les producteurs ont encore du mal à identifier leur intérêt individuel. Un travail de fond doit ainsi être engagé afin de mettre à jour les bénéfices d’ordre environnemental, social et surtout économique engendrés par la participation à des échanges entre producteurs à l’échelle des exploitations.

QUELLES PERSPECTIVES POUR LA RÉINTEGRATION DES PRODUCTIONS ANIMALES ET VÉGÉTALES ?

Nécessité de maintenir un certain niveau de diversité sur les territoires agricoles

Malgré la spécialisation des exploitations au sein de bassins de production, la majorité des territoires conservent une relative diversité de productions agricoles. Le maintien de cette diversité est essentiel au développement d’échanges entre éleveurs et cultivateurs. En effet, ces échanges ont tendance à s’organiser sur de faibles distances géographiques.

Quels types d’organisation favoriser ?

Il existe actuellement des initiatives ponctuelles d’échanges entre voisins, mais elles ne constituent pas pour autant de réels systèmes culture-élevage intégrés. Les structures de conseil et d’accompagnement agricole sont des acteurs pertinents

pour l’organisation de systèmes d’échanges opérationnels, notamment dans le diagnostic de l’offre et la demande et la mise à disposition d’outils pour les réunir. Toutefois, cela n’est pas toujours suffisant pour parvenir à pérenniser la coopération entre cultivateurs et éleveurs, ni à atteindre une réelle autonomie collective. En effet, le risque principal est que les échanges soient réalisés de manière ponctuelle, au gré des besoins et donc sans instaurer des relations de long terme entre cultivateurs et éleveurs d’un même territoire.

Julie Ryschawy est chercheuse à l’Inra de Toulouse et travaille en partenariat avec Bio 82 sur les échanges entre éleveurs et cultivateurs. Elle imagine la création de petits collectifs de producteurs motivés à coopérer pour atteindre une autonomie collective. Ces collectifs devraient se réunir une à deux fois par an pour discuter des besoins de leurs membres, s’accorder sur les matières à échanger et partager des connaissances. Idéalement, ces collectifs développeront un assolement en commun, c’est-à-dire que l’ensemble des membres se mettront d’accord sur la nature des productions qui seront échangées et sur la surface qui sera allouée à chacun. Chaque producteur reste propriétaire et en charge de ses terres mais leur destination est décidée collégialement. Ces groupements de producteurs pourront également investir en commun, notamment dans du matériel de stockage

Quid des échanges entre éleveurs et cultivateurs conventionnels ?

Malgré une augmentation du nombre d’agriculteurs pratiquant l’AB, l’agriculture conventionnelle reste largement le modèle dominant. De ce fait, les filières conventionnelles sont de manière générale mieux organisées pour l’achat d’intrants et la recherche de débouchés. Cela tient notamment au fait que l’offre et la demande pour les matières échangeables entre éleveurs et cultivateurs sont plus importantes qu’en filière biologique (Moulin, 2016). Ainsi, bien que l’organisation d’échanges entre agriculteurs conventionnels soit envisageable, les bénéfices économiques de ces derniers demeurent incertains. Dans ces conditions, il semble peu probable que des agriculteurs habitués à la praticité du recours à des intermédiaires s’engagent vers une organisation impliquant de contraignants changements

de pratiques. Restent alors les bénéfices environnementaux : la mise en place d’échanges, notamment de matières organiques, permettrait de diminuer l’utilisation d’intrants de synthèse. Ces arguments pourraient faire mouche dans un contexte de prise de conscience des travers du modèle agricole productiviste de la part des politiques mais aussi de la société. Cette prise de conscience se traduit notamment par la promotion du « Projet Agro-écologique pour la France » porté par le ministère de l’Agriculture ainsi que par la demande croissante au sein de la population de produits issus d’une agriculture durable. Il est ainsi imaginable que les coopératives, poussées par les pouvoirs publics, se saisissent de la problématique et organisent l’achat et la revente de certaines productions agricoles (paille, fourrages, grains, voire fumier) en tenant compte des distances géographiques entre producteurs et acheteurs. De plus, la nouvelle Politique agricole commune (PAC) favorise indirectement ces échanges en attribuant des aides aux surfaces en légumineuses et méteil.

CONCLUSION

L’intérêt de la collaboration entre les filières animale et végétale est certain, notamment dans le cas de l’AB où elle facilite le respect du cahier des charges et renforce la viabilité économique des exploitations. L’émergence d’organisations collectives d’agriculteurs contribue au développement durable de territoires agricoles cohérents. Plus précisément, en étant bénéfiques sur les plans environnementaux, économiques et sociaux, elles renforcent la durabilité des systèmes alimentaires des territoires sur lesquels elles sont mises en place.

Néanmoins de nombreux freins logistiques, techniques et organisationnels persistent. Pour y remédier, les structures d’accompagnement et de conseil agricole facilitent les échanges via le développement d’outils permettant de réunir l’offre et la demande et la formation des agriculteurs aux changements de pratiques. La recherche a également un rôle à jouer dans l’identification et l’appui à la mise en place de systèmes organisationnels innovants.

BIBLIOGRAPHIE

AGRESTE, 2012. Structures et moyens de production agricoles . Graph’Agri, 17-24. http://agreste.agriculture. gouv.fr/IMG/pdf/Gaf12p017-024.pdf [consulté en février 2016]

CLAVREUL, L., 2008. A la FNSEA, le ton monte entre éleveurs et céréaliers. Le Monde.fr. http:// www.lemonde.fr/economie/article/2008/12/01/ a-la-fnsea-le-ton-monte-entre-eleveurs-etcerealiers11254213234.html#4sBWqWe1rFikwaLR.99 [consulté en février 2016]

FNAB, 2014. Des échanges pour cultiver l’autonomie des fermes bio ! Catalogue des outils du réseau FNAB pour favoriser les échanges directs entre éleveurs et polyculteurs. http://www.biopaysdelaloire.fr/ documents_blocs/509.pdf [consulté en février 2016]

MELAC, P., 2014. Accompagner la mise en place d’interactions entre éleveurs et céréaliers biologiques du Tarn et Garonne.

MINISTERE DE L’AGRICULTURE, 2016. L’agriculture biologique . http://agriculture.gouv.fr/lagriculturebiologique-1 > [consulté en février 2016]

MINISTERE DE L’ENVIRONNEMENT, 2011. Autonomie des exploitations agricoles et conséquences environnementales. http://www.developpementdurable.gouv.fr/Autonomie-des-exploitations.html > [consulté en février 2016]

TERRE-NET, 2012. Revenus agricoles : des écarts de 1 à 5 entre éleveurs et céréaliers.

http://www.terre-net.fr/actualiteagricole/economiesocial/article/des-ecarts-de-1-a-5-entre-cerealiers-eteleveurs-202-85434.html > [consulté en février 2016]

Entretiens


CHARBONNEAU S., 2016. Éleveurs de porcs biologiques. Bax (Haute-Garonne), 18/02/2016.

CLAVIÉ L., 2016. Céréalier meunier biologique. 22/02/2016.

MOULIN C-H., 2016. UMR SELMET (Systèmes d’Elevages Méditerranéens et Tropicaux), InraCirad-Montpellier SupAgro. Montpellier SupAgro, 25/02/2016.

RYSCHAWY J., 2016. Chargée de projet GIS Élevages demain, UMR SAD-APT (Sciences pour l’Action et le Développement, AgroParisTech) INRA/AgroParisTech. École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse, 18/02/2016.

SIBERTIN-BLANC M., 2016. Animatrice restauration collective bio et locale & filières, Érables 31, groupement d’agriculteurs biologiques de HauteGaronne. Toulouse, 17/02/2016. .

MORAINE, M., THEROND, O., LETERME, P., DURU, M., (2012). Un cadre conceptuel pour l’intégration agroécologique de systèmes combinant culture et élevage . Innovations Agronomiques, 22, 101–115.

RYSCHAWY, J., CHOISIS, N., CHOISIS, J.P., GIBON, A., LE GAL PY., 2014. Participative assessment of innovative technical scenarios for enhancing sustainability of French mixed crop-livestock farms. Agricultural Systems 129, 1-8.

SEYSEN-FOUAN, S., 2015. Céréaliers et éleveurs : réinventer la mixité sur les territoires . Cultivar mai-juin 2015, IV-VIII.