La coopérative Les Fermes Partagées : opportunité de changement d’échelle des fermes collectives

JIPAD 2026

Face au faible renouvellement générationnel agricole en France, l’installation en collectif pourrait être l’une des solutions pour pallier le manque d’attractivité du Fmétier et les problèmes d’accès au foncier, aux capitaux et aux matériels agricoles. Les statuts juridiques « classiques » d’exploitation agricole en collectif, pensés pour répondre à des enjeux de transmission de fermes familiales, présentent toutefois des limites. C’est pourquoi les statuts issus de l’économie sociale et solidaire (ESS), structurés par la loi sur l’ESS de 2014, ont permis l’émergence de nouvelles formes de fermes coopératives. Ces formes juridiques issues de l’ESS sont des réponses innovantes aux défis actuels de renouvellement des générations du secteur. Pour faire advenir ces nouvelles fermes collectives et lever certains freins qui persistent encore, la structuration d’une action collective territoriale telle que proposée par la coopérative Les Fermes Partagées pourrait-elle être une solution ?

L’ÉVOLUTION DU MODÈLE DE FERME COLLECTIVE

La problématique du renouvellement générationnel agricole en France

Selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), « l’enjeu du renouvellement des générations en agriculture est essentiel si l’on veut préserver et reconquérir notre souveraineté alimentaire tout en réussissant le défi de la transition agroécologique vers des modèles d’agriculture durables et résilients, qui favorisent l’adaptation au changement climatique et la préservation de la biodiversité » ; pour cela, « renouveler nécessite d’encourager de nouvelles générations d’agriculteurs à prendre le relais tout en garantissant la pérennité des emplois en quantité et en qualité » (Foucaud-Scheunemann et al ., 2025). Néanmoins, il serait plus juste de parler de renouvellement des actifs plutôt que des générations, car on ne naît plus agriculteur mais on le devient. En effet, selon l’enquête sur la structure des exploitations agricoles de 2023, basée sur le recensement national de l’agriculture de 2020 [1] , on assiste à une recomposition et à une requalification des types d’exploitations et du travail agricole : augmentation significative du nombre de chefs d’exploitations ayant pris la tête d’une ferme hors cadre familial (39 % après 2010 contre 23 % avant 2010) ; augmentation de la main-d’œuvre salariée extérieure à la famille ; pluriactivité accrue et baisse du temps complet dédié à l’activité agricole. Les nouveaux installés ont majoritairement moins de 40 ans, ils ont un baccalauréat ou plus et s’installent bien souvent sous formes sociétaires.

Ainsi, sur la base de ces chiffres et selon Céline Riolo (2025), co-directrice de la structure Les Fermes Partagées, le difficile renouvellement des actifs agricoles est en grande partie lié au problème d’accès aux facteurs de production agricoles, en particulier au foncier, à l’inadéquation entre projets d’installation et de transmission et au manque d’attractivité du métier d’agriculteur.

Émergence de nouvelles formes de fermes collectives

La mutualisation apparaît aujourd’hui comme une solution face à la difficulté d’accès au foncier, aux capitaux et aux facteurs de production en général. Elle donne lieu à une diversité de formes de coopération dont il convient de relativiser l’aspect novateur (Laurant, 2026). Historiquement ancrées dans les mouvements alternatifs ou de contestations contre le modèle productiviste agricole de l’après-guerre, « les fermes collectives apparaissent comme une nébuleuse mal définie » (Cretin et al. , 2023). Selon les objectifs poursuivis, le degré de mutualisation des moyens de production ou encore le type de gouvernance, elles présentent des réalités variées. C’est avec l’effondrement des politiques et mouvements de collectivisation que le modèle de la ferme collective a perdu de son attractivité. Mais depuis une dizaine d’années, une nouvelle vague de fermes collectives apparaît, porteuse de valeurs sociales et écologiques, développant une gouvernance horizontale et inclusive, une gestion collective et intensive de la main-d’œuvre et une diversification des systèmes d’activités (Laurant, 2026).

Ces nouvelles fermes collectives permettraient « d’assurer le renouvellement de la profession agricole par la reprise et la restructuration de fermes à transmettre, en proposant des rapports plus attractifs au travail agricole dans une perspective de transition agroécologique et de reterritorialisation de l’agriculture » (Cretin et al. , 2023). Elles combinent souvent différents modèles dont ces auteurs proposent une typologie (Figure 1). On constate ainsi que l’installation collective concerne aujourd’hui majoritairement des jeunes non issus du monde agricole et que les modèles les plus innovants adoptent des statuts coopératifs issus de l’ESS grâce à la loi de 2014 [2] . Celle-ci actait en effet une reconnaissance structurante et inclusive de l’ESS et a permis un renouveau coopératif dans la production agricole française. Historiquement tournées vers des activités d’approvisionnement, de transformation, de commercialisation et de partage des moyens de production, les coopératives de l’ESS s’investissent depuis dans la production agricole durable et l’installation paysanne (Avise, 2021). De plus, cet essor des fermes collectives de l’ESS coïncide avec la mise en œuvre des projets alimentaires territoriaux (PAT) [3] .

Grâce aux principes de gouvernance démocratique, de lucrativité limitée et de partage équitable de la richesse qu’elles proposent, ces structures offrent un cadre juridique propice à une institutionnalisation territoriale d’activités agricoles diversifiées et résilientes. Plusieurs statuts juridiques de coopérative de production agricole sont possibles (Avise & RTES, 2025) :

  • la société coopérative et participative (Scop) : créée en 1978 et inspirée par le monde ouvrier, la Scop est une société commerciale dont les salariés possèdent au moins 51 % du capital social et 65 % des droits de vote. Comme la société coopérative d’intérêt collectif (Scic), elle favorise une rémunération équitable et transparente du travail, offre un accès facilité à la protection sociale, facilite les entrées / sorties et autorise un grand nombre d’associés ainsi que les activités non agricoles ;
  • la Scic : créée en 2001, elle vise la production ou fourniture de biens et services d’intérêt collectif et d’utilité sociale. Elle permet d’associer autour d’un même projet divers acteurs et de se positionner en faîtière d’autres structures. Elle doit regrouper des salariés et/ou des producteurs, des bénéficiaires, et d’autres partenaires – collectivités territoriales, citoyens, etc. –, et la gouvernance collégiale permet l’expression des parties prenantes. La Scic est ancrée dans un territoire et tournée vers son développement ;
  • la coopérative d’activité et d’emploi (CAE) : née en 1990, précisée en 2014, la CAE est généralement constituée en Scop ou en Scic. Elle mutualise les outils de gestion et héberge fiscalement et juridiquement l’activité. L’entrepreneuriat salarié coopératif permet ici de créer et développer une activitéa dans un cadre autonome, collectif et sécurisé en fournissant une couverture sociale adéquate et l’opportunité de tester son activité. Compte tenu des spécificités agricoles, on voit alors apparaître des CAE particulières – les coopératives d’installation en agriculture paysanne (CIAP) – qui proposent un accompagnement rapproché, des formations et des espaces tests agricoles.

FIGURE 1. Principales caractéristiques des nouvelles fermes collectives

* Les valeurs entre parenthèses représentent le nombre de documents (parmi un corpus de 44 documents sélectionnés par les auteurs) mentionnant l’élément de caractérisation concerné. (Source : Cretin et al ., 2023)

La société coopérative d’exploitation en commun (Scaec) est la grande oubliée des coopératives de production. Elle ne fait pas partie des modèles juridiques de l’ESS et est rarement mobilisée du fait de sa méconnaissance et du manque de retour d’expérience.

Au-delà des avantages classiques des fermes collectives (mutualisation des moyens de production, des risques, etc.), ces coopératives mettent l’accent sur l’amélioration des conditions de vie et de travail, une plus juste rémunération ou encore une diversité et adaptabilité des activités et modes d’organisation facilitant les entrées / sorties du monde agricole (Gantiez, 2022). Elles sont aussi « ouvertes aux consommateurs et aux autres acteurs du territoire (habitants, collectivités, etc.), se tournent généralement vers une production bio et responsable, s’adaptant aux demandes alimentaires actuelles et contribuant à la transition écologique » (Avise & RTES, 2025), tout en apportant de possibles réponses à l’emploi agricole (CAE, etc.).

Freins au développement des fermes collectives de l’ESS

Malgré leurs avantages, ces nouvelles fermes collectives rencontrent plusieurs obstacles. En effet, ces statuts doivent être adaptés aux spécificités du secteur agricole en matière d’investissement, de propriété, de transmission du foncier, de gestion du collectif, de sécurité sociale, etc. (Terre de liens 2021). Par ailleurs, on sait qu’un processus d’installation-transmission relève d’un « parcours du combattant » en raison des différentes échelles décisionnelles et organisationnelles qu’il active. Or ces difficultés seraient accentuées dans le cadre d’une installation collective et de ces nouveaux modèles juridiques, qui nécessiteraient un accompagnement spécifique (UMR Territoires, 2025). Symétriquement, les acteurs conseillant les structures de l’ESS sont peu familiers des coopératives de production agricole, encore minoritaires dans ce secteur économique.

De plus, l’aspect innovant de ces structures collectives les empêche d’avoir accès aux prestations sociales réservées aux agriculteurs ou encore à certaines aides de la politique agricole commune (PAC) (Gantiez, 2022). Mais ces barrières évoluent doucement grâce notamment aux activités de plaidoyer de différents acteurs. Par exemple, si les aides à l’installation de jeunes agriculteurs ou le plan de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles sont toujours réservées aux seuls chefs d’exploitation, donc inaccessibles pour les acteurs de l’ESS, le statut d’agriculteur actif est enfin reconnu pour les membres des Scop et Scic (Avise & RTES, 2025).

Cependant, c’est aussi la gestion humaine du collectif et les tensions qu’il génère qui représentent une difficulté majeure, surtout quand les individus ne sont pas issus du monde agricole ni liés par des liens familiaux. Il faut « faire collectif » en construisant une identité commune au groupe, il faut anticiper les nouvelles entrées et sorties du collectif et leurs impacts sur le foncier, le capital productif, etc. Ces fermes collectives interrogent aussi toute l’organisation du travail – agricole et non agricole. Elles doivent construire et formaliser le degré et les conditions de mutualisation des moyens de production et du travail, opter pour un montage juridique pertinent et construire une gouvernance adaptée. De plus, le collectif évolue entre le moment de sa conception et celui de son fonctionnement : des individualités peuvent apparaître, ainsi que de nouvelles interdépendances ou envies (Laurant, 2026) ; il doit souvent affronter la réticence de la commune et des habitants à ces nouvelles formes de production agricole, un environnement peu attractif, etc. (Terre de liens 2021).

CHANGEMENT D’ÉCHELLE : L’ARCHIPEL COOPÉRATIF « LES FERMES PARTAGÉES »

Émergence et principes de l’archipel coopératif « Les Fermes Partagées »

L’aventure du collectif Les Fermes Partagées (FeP) commence avec le Groupement régional alimentaire de proximité (Grap), qui est une Scic réunissant des activités de transformation et de distribution alimentaires. Créé en 2012, le Groupement régional alimentaire de proximité (Grap) veut fédérer des entreprises du secteur de l’alimentation à l’échelle territoriale pour promouvoir des produits issus de l’agriculture paysanne, biologique ou agroécologique, en favorisant les circuits courts et locaux. Mais compte-tenu de leurs spécificités, les activités de production agricole ont été laissées hors du périmètre d’intervention de la coopérative, comme le précise Jean-Luc Chautagnat, co-directeur de FeP (2026). C’est en 2018 que germe l’idée d’intégrer la production, avec un projet d’essaimage de la démarche auprès des agriculteurs, notamment pour bénéficier d’un approvisionnement alimentaire plus durable. Convaincus que « les modèles collectifs de productions agroécologiques représentaient une forme de réponse aux enjeux du système agricole et aux attentes du changement de profil des candidats à l’installation, [le Grap] décide alors de créer un outil coopératif dédié à l’accompagnement et à l’outillage des fermes collectives et coopératives » (FeP, 2026). Née en 2021, la Scic-CAE FeP associe six acteurs coopératifs de l’alimentation sur le territoire : trois de l’amont (la Scop Ferme de Chalonne, la Scop Les Volonteux, la Scic La clef des sables), deux de l’aval (les Scic Le Grap et La Carline), ainsi qu’une CAE agricole (Le Champs des Possibles). Le collectif FeP est ensuite rejoint par l’association La Jardinière – réseau de fermes collectives et coopératives – qui, sans devenir membre de la Scic-CAE, transforme FeP en un « archipel coopératif ».

Le collectif FeP défend « une agriculture biologique, paysanne et nourricière », viable économiquement, humainement et écologiquement, afin de « relever les défis du dérèglement climatique et du déséquilibre des écosystèmes sauvages et cultivés ». Il promeut « une agriculture comme bien collectif au service de l’intérêt général » et « une agriculture reliée à son territoire et à ses habitants » (FeP, 2026). À travers la sécurisation et la facilitation des installations collectives, la conception de montages juridiques adaptés aux nouvelles réalités agricoles et l’animation d’un réseau coopératif d’acteurs en amont et en aval de la filière, le collectif FeP vise aussi à lutter contre l’isolement des paysans, la vulnérabilité des producteurs concernant les prix et les revenus, la captation de la valeur ajoutée par les acteurs de l’aval et les difficultés de transmission et d’installation dans le secteur agricole (Avise & FSE, 2022). L’accompagnement, les outils et les services du collectif sont mutualisés entre les fermes, et celles-ci reversent une contribution à FeP pour financer une partie des coûts de fonctionnement. Les fermes membres de FeP bénéficient de rendez-vous réguliers pour le suivi continu des activités, ainsi que d’expertises et formations ponctuelles. Un co-accompagnement – par un salarié de FeP et par un paysan d’une des fermes membres – est fourni afin de faciliter l’échange d’information et de bonnes pratiques entre pairs. Si l’expertise mutualisée ne couvre pas les besoins du collectif, une mise en relation avec des interlocuteurs externes est proposée.

Cet accompagnement se fait à toutes les étapes de la vie des fermes (émergence, structuration, développement et transmission) et permet ainsi de réinterroger et de consolider la trajectoire commune du collectif. Il est pensé autour de trois dimensions : l’humain et le relationnel, le pilotage et la gouvernance économique, les services et outils mutualisés (Riolo, 2025). FeP propose en plus des prestations ponctuelles pour des structures externes et des actions de sensibilisation, visant en particulier à informer les acteurs du développement agricole et de l’ESS des spécificités des fermes collectives. Le collectif coopératif développe également une activité de plaidoyer afin de « faire sauter les différents freins institutionnels » (Chautagnat, 2026), notamment pour mettre fin à l’exclusion d’une partie des aides et prestations sociales agricoles des fermes collectives. Au-delà de ces activités, FeP capitalise sur les savoirs acquis via la structuration d’une démarche de recherche et développement (R&D) (Chautagnat, 2026).

Changement d’échelle via l’action collective territorialisée

À travers cette palette d’actions visant à fédérer, promouvoir, sensibiliser, accompagner et former (Riolo, 2025), la véritable force de FeP est sa capacité à organiser une action collective à l’échelle territoriale. Car c’est bien la complémentarité entre la promotion et la sensibilisation auprès d’acteurs clés du territoire, l’accompagnement individualisé et la mise en réseau de différentes parties prenantes du territoire, la capitalisation et le plaidoyer, qui permet un changement d’échelle de pratiques innovantes. En effet, grâce à la combinaison de ces différents axes d’action et de mobilisation qui caractérisent l’innovation organisationnelle que représente FeP, l’action collective est ici porteuse d’innovations endogènes de différentes natures : innovations juridiques et statutaires, innovations organisationnelles et innovations dans le rapport au métier d’agriculteur (Terre de liens 2021). L’action collective devient un levier de l’innovation et de sa diffusion, et le territoire son support et catalyseur.

Par ailleurs, le changement d’échelle qu’opère FeP via ces différentes actions permet de viser une transition globale du système alimentaire territorial grâce aux trois principaux leviers : le scaling out – visant à accroître le nombre de personne touchées par l’initiative, à amplifier les prestations proposées ou inspirer des initiatives similaires ; le scaling deep – visant à diversifier le profil des membres et des bénéficiaires ou à transformer les valeurs et les pratiques ; et le scaling up – visant à contribuer à la structuration de filières ou à la formalisation de politiques publiques. Le renforcement de ces modalités passe en général par un ancrage territorial fort et s’appuie sur la mise en réseau de différents acteurs localisés ainsi que sur des dynamiques de coopération intra- mais également interterritoriales (Valette et al., 2022). Ainsi, en plus de la mutualisation déjà mise en œuvre au sein des fermes collectives (capitaux productifs agricoles, organisation du travail, charge mentale, etc.), FeP permet de mutualiser la connaissance et le capital social entre acteurs du territoire ainsi qu’avec des partenaires extra-territoriaux.

Institutionnalisation de l’action collective : le statut de Scic faîtière

Le statut de Scic permet de structurer et de formaliser cette action collective territoriale, donc de l’institutionnaliser. Ce statut permet en effet à FeP de se constituer en faîtière de fermes collectives et oblige d’organiser des « inter-coopérations avec d’autres partenaires territoriaux » (Chautagnat, 2026), associant collégialement salariés, agriculteurs, bénéficiaires et acteurs divers du territoire dans une démarche d’intérêt collectif et d’utilité sociale. Ces fermes collectives, relativement proches géographiquement et ancrées dans leurs territoires spécifiques, fondent la légitimité de l’action et de la confiance mutuelle (Scic-Agri, 2025). Cette proximité géographique des fermes et leur encastrement dans les réseaux socioéconomiques locaux, dont certains acteurs sont eux-mêmes membres de FeP, activent ou renforcent les proximités de ressources et de coordination autour d’une problématique commune et de besoins complémentaires (Lucas et al., 2014).

De plus, le dialogue est structuré entre des collectifs variés à différents niveaux, et un plaidoyer sectoriel est porté aux échelles locale, régionale et nationale. Le territoire est ainsi vu comme un support de l’action collective et non le terreau de l’identité commune : il se définit comme un ensemble de relations au sein d’un espace relativement localisé. La Scic faîtière devient ainsi le vecteur légitime de l’action collective à l’échelle territoriale et permet son institutionnalisation en offrant un cadre propice à la mutualisation des ressources cognitives et sociales. C’est donc un dispositif pertinent de reterritorialisation des enjeux agricoles et alimentaires grâce aux stratégies collectives et coopératives qu’il autorise à construire. La cohérence et les interdépendances entre les actions et le projet politique permettent d’ailleurs aux acteurs d’envisager le réseau FeP comme un espace de partenariats pour plusieurs projets territoriaux. La Scic FeP est médiatrice et chargée de garantir une organisation efficace ainsi qu’une gouvernance démocratique et transparente, justement permise par sa structure collégiale (Scic-Agri, 2025).

Une démarche encore en construction

Cependant, la Scic reste une organisation fragile de par ses tensions internes. Plusieurs freins d’ordre culturel, institutionnel, juridique ou financier ont été identifiés (Avise & FSE, 2022). Par exemple, au-delà de la gouvernance formelle permise par les règles statutaires, la gouvernance démocratique en interne doit en réalité être construite sur des règles non statutaires – liées à l’organisation réelle du travail – et informelles – en lien avec les idéaux du collectif. La répartition réelle du pouvoir nécessite des régulations permanentes et conjointes des membres, combinant la référence à un cadre statutaire, formel et strict, et à un cadre effectif, autonome et plus souple – via notamment des groupes de travail coopératifs, des séminaires, des ateliers, des rencontres pratiques, de l’évènementiel, etc. (ScicAgri, 2025). Le multisociétariat entre des acteurs hétérogènes implique des négociations longues pour aboutir à des décisions qui respectent des intérêts différents mais obligent parfois à renoncer à certains idéaux pour gouverner ensemble. Le risque est alors de provoquer des crises de gouvernance, des clivages et des affrontements (Avise & FSE, 2022). La légitimité de la gouvernance et de la régulation ne vient pas seulement des statuts mais bien de l’implication continue et éclairée des acteurs pour valider les décisions et préserver le collectif.

C’est pourquoi la gouvernance doit être participative et pas seulement démocratique, avec un équilibre entre le collectif large et les individualités propres aux structures qui le composent reposant sur une vision commune et des valeurs partagées (Scic-Agri, 2025). Mais la gérance quotidienne de la faîtière et une grande partie de l’accompagnement proposé reposent sur les salariés, ce qui peut induire des tensions au sujet de leur légitimité, notamment face aux paysans accompagnés et accompagnants ; le conseil d’administration, dont le rôle est stratégique pour une régulation de contrôle de l’ensemble, est quant à lui monopolisé par les membres fondateurs, bien qu’il y ait une volonté d’y intégrer les fermes nouvellement associées (Scic-Agri, 2025).

De plus, la gouvernance et l’implication / mobilisation continue des membres est chronophage, elle peut prendre le pas sur les activités agricoles selon Capucine Pélissier (2026), agricultrice au sein d’une ferme membre de FeP, et reste donc fragile, même si la Scic essaie de compenser en rémunérant le temps de travail des paysans accompagnateurs (Riolo, 2025).

Le risque de désengagement sociétaire et de déséquilibre entre acteurs au fil du développement de FeP reste important, en particulier entre nouveaux membres et fondateurs et lors de périodes de crises (Scic-Agri, 2025). La pérennisation de FeP et de son modèle économique constitue donc une question récurrente qui oblige à s’interroger sur les mobiles et conditions de la durabilité d’adhésion des fermes. Or toutes les fermes accompagnées ne deviennent malheureusement pas membres (Chautagnat, 2026). Cela peut s’expliquer par le temps nécessaire à cet engagement mais dépend également de la présence d’individualités engagées et militantes ; le manque de mutualisation des fonctions supports est également évoqué (Pélissier, 2026). On peut en outre se poser la question de la légitimité territoriale de FeP, qui se base majoritairement sur celle des fermes membres. La question de la place à donner aux collectivités est également en discussion : favoriseraient-elles la légitimité territoriale de FeP ou bien diluerait-elles le projet politique initial ? (Scic-Agri, 2025 ; Chautagnat, 2026).

CONCLUSION ET PERSPECTIVES

Selon Jean-Luc Chautagnat (2026), la « valeur ajoutée [de FeP] est la grande diversité des acteurs et leur mise en réseau, la territorialisation des activités, le regroupement de l’amont et de l’aval au sein de la même structure et les activités de capitalisation et de plaidoyer qui en découlent ». Cette innovation organisationnelle constitue également un cadre intéressant pour engager une transition territoriale durable des systèmes alimentaires, car elle permet de construire une communauté d’intérêts autour de la redynamisation des fermes collectives et coopératives, porteuses d’une vision forte de la multifonctionnalité agricole et de la reterritorialisation des systèmes alimentaires.

BIBLIOGRAPHIE

Avise (2021). Dossier « Agriculture durable ».

Avise & FSE (2022). Rapport sur la capitalisation des expériences du Projet Archipel. Projet Archipel.

Avise & RTES (2025). Recueil de fiches pratiques – Les formes juridiques de l’ESS pour favoriser la création et la pérennisation d’emplois agricoles .

Cretin, L., Laurens, L. & Scheromm, P. (2023). Les fermes collectives en France : vers une figure émergente d’organisation de l’exploitation agricole ? Économie rurale, 4 (386) 5-24.

Foucaud-Scheunemann, C., Détang-Dessendre, C., Hostiou, N., Piet, L. & Purseigle, F. (2025). Renouveler les générations. INRAE.

Gantiez, A. (2022). L’installation agricole sous statut coopératif : l’exemple de la Ferme des Volonteux. Actes de la Journée des innovations pour une alimentation durable .

Laurant, D. (2026). Les fermes collectives. De nouvelles formes d’installation agricole ? In N. Hostiou, P. Gasselin, B. Dedieu (Ed.), Nouvelles formes de travail en agriculture (p. 51-67). Éditions Quae.

Les Fermes Partagées – FeP (2026). Notre histoire. FeP. https://lesfermespartagees.coop/notre-histoire/

Lucas, V., Gasselin, P., Thomas, F. & Vaquié, P.-F. (2014). Coopération agricole de production : quand l’activité agricole se distribue entre exploitation et action collective de proximité.

Scic-Agri (2025). Webinaire de restitution intermédiaire du programme Scic-Agri

Terre de liens (2021). Les fermes collectives : leviers de la transition agricole et rurale ? (Projet Ruralization)

UMR Territoires (2025). Offre de stage : Pratiques et représentations des acteurs de l’accompagnement visà-vis des fermes collectives.

Valette, E., Lepiller, O. & Bonomelli, V. (2022). Des innovations à la transition des systèmes alimentaires : comment penser les conditions et les modalités de leur changement d’échelle ? Géocarrefour, 96 (3).

Entretiens

Riolo C., co-directrice, Les Fermes Partagées, entretien téléphonique le 24/11/2025.

Chautagnat J.-L., co-fondateur du Grap, co-directeur général des Fermes Partagées, entretien le 29/01/2026 en visioconférence.

Pélissier C., co-fondatrice, la Ferme du Jarrioz, entretien téléphonique le 17/02/2026.


[1https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/ Chd2511/detail/ (consulté le 11/03/2026)

[2Loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.

[3Loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014 d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt