Le plan bruxellois « Good Food »  : un projet alimentaire territorial exemplaire ?

LES ACTES DE JIPAD 2016

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En Région de Bruxelles-Capitale, le pouvoir exécutif a initié en 2016 une stratégie ambitieuse d’alimentation durable pour le territoire : « Good Food ». Celle-ci a Epour objectif de placer la question de l’alimentation au cœur de la dynamique urbaine bruxelloise en tant qu’enjeu de société, que ce soit aux niveaux économique, social, environnemental ou culturel. Avec un plan d’action quinquennal disposant d’un budget annuel de plus de 2,5 millions d’euros, les pouvoirs publics souhaitent initier une véritable dynamique d’ici 2035, avec des objectifs précis fixés dès 2020.

UNE RÉGION URBAINE ENCLAVÉE AUX COMPÉTENCES ÉLARGIES

La Région de Bruxelles-Capitale, communément appelée « Bruxelles », est l’une des trois régions composant la Belgique. En comparaison avec la plupart des régions européennes, elle dispose d’un territoire relativement réduit (161 km²) et dense (1,2 million d’habitants). À ces habitants, il faut ajouter plus de 300 000 « navetteurs » qui viennent travailler quotidiennement sur le territoire.

Les frontières régionales ont été dessinées sur la base de considérations politiques, dans le but de circonscrire le caractère francophone de Bruxelles sur le territoire flamand. Les réalités économiques et sociales correspondent pourtant à un espace bien plus vaste représentant au moins l’ancienne province du Brabant. Certains parlent de « la communauté métropolitaine brabançonne » ou « d’Hinterland » brabançon (Nassaux, 2015).

L’action politique des pouvoirs publics est donc paradoxale. Elle s’applique sur un territoire artificiellement limité, alors que son pouvoir exécutif

et législatif dispose de compétences très larges : économie, emploi, environnement, agriculture, aménagement du territoire, transport, travaux publics, énergie, recherche scientifique et relations extérieures. Celles-ci sont complétées par des compétences « communautaires », telles que l’aide sociale ou l’éducation.

L’enjeu pour les dirigeants est de pouvoir entretenir une concertation soutenue avec les autres régions du pays (Flandre et Wallonie) pour assurer des politiques cohérentes et coordonnées. Mais cela reste difficile vu la complexité du paysage institutionnel, politique, social et culturel belge.

Le programme « Good Food » présente donc l’avantage d’être porté par un exécutif régional aux compétences larges, ce qui rend les conditions plus favorables pour le développement d’un projet alimentaire qui doit être envisagé de façon transversale (Wegmuller et Duchemin, 2010). Il présente toutefois la faiblesse de se déployer sur un territoire ne correspondant pas à une réalité économique et sociale bien plus étendue.

MIEUX PRODUIRE ET BIEN MANGER EN 2035

Un projet porté par les pouvoirs publics…

La stratégie « Good Food » (Figure 1) est portée par la ministre régionale de l’environnement, de la qualité de vie et de l’agriculture et mise en œuvre par Bruxelles Environnement (administration dépendant du ministère de l’Environnement) et la cellule agriculture du ministère (SPRB) (Bruxelles Environnement, 2015). Voulant sensibiliser la population à la notion de système alimentaire durable, les pouvoir publics résument leur programme par « mieux produire » (alimentation locale de qualité et respectueuse

de l’environnement) et « bien manger » (plaisir et bien-être pour tous les individus).

FIGURE 1. LOGO DE LA STRATÉGIE «  GOOD FOOD  »

la stratégie vise à répondre aux freins et leviers identifiés pour chaque étape du changement de comportement, en proposant des actions à développer.

Les différentes mesures et prescriptions visent donc un continuum d’actions allant de la sensibilisation au passage à l’action. Ces mesures incitatives visent l’ensemble des acteurs, tant les citoyens que les collectivités locales, les entreprises, la société civile ou les pouvoirs publics. Quelques mesures réglementaires les complètent de manière à faciliter ou lever des obstacles juridiques ou techniques.

La suite de cet article consiste à présenter de façon synthétique et non exhaustive le plan d’action « Good Food », tout en y apportant une analyse critique personnelle.

… et développé par les acteurs de terrain

La stratégie « Good Food » a été développée en co-construction avec une centaine d’acteurs représentatifs de la chaîne alimentaire belge et bruxelloise (associations, pouvoirs publics locaux, producteurs, transformateurs, etc.). Après avoir établi un état des lieux de la situation actuelle dans la région, un travail prospectif a été engagé afin d’élaborer une vision commune du système alimentaire bruxellois d’ici 2035. Il en a découlé un plan d’action pour les cinq prochaines années.

Ce plan d’action est organisé en sept axes structurant 15 actions guidées par les principes suivants :

  • →l’inclusion permettant de prendre en compte les spécificités sociales et multiculturelles de la ville afin de s’adresser à tous les citoyens ;
  • →l’exemplarité des pouvoirs publics ;
  • →les partenariats impliquant et responsabilisant les acteurs régionaux et locaux de la chaîne alimentaire ;
  • →les changements de comportement encouragés à l’aide de méthodologies appliquées auprès des différents publics cibles, en s’appuyant notamment sur les tissus locaux ;
  • →l’autonomisation permettant d’augmenter la capacité des acteurs à développer leurs propres projets, par le développement de compétences, de partenariats et de projets locaux.

Le plan d’action se base sur un modèle d’intervention qui vise à activer différents leviers permettant des changements de comportements volontaires, ancrés et pérennes. Dans chaque cas,

AUGMENTER LA PRODUCTION ALIMENTAIRE LOCALE

L’objectif des pouvoirs publics est « d’augmenter significativement la résilience alimentaire de la ville en nombreux produits non transformés via une production urbaine innovante et durable, performante au niveau environnemental et économique, et créatrice d’emplois bruxellois non délocalisables ».

Concrètement, en 2035, l’agriculture professionnelle en zone urbaine et périurbaine devra produire 30 % des fruits et légumes non transformés consommés par les Bruxellois (objectif de 5 % en 2020). Enfin, en 2020, toutes les terres agricoles inscrites au Plan régional d’affection des sols (Pras, équivalent du Scot en France) devront être préservées (228 ha en 2013).

Dans le cadre de cette démarche, la Région coordonne le projet européen Feder « Boeren Bruxsel Paysan » qui vise à développer un pôle d’agriculture urbaine (Figure 2). L’objectif est de « développer les conditions nécessaires pour approvisionner Bruxelles en produits fermiers via des circuits courts. En outre, la démarche vise à assurer la transition progressive vers un modèle d’agriculture écologique sur des petites surfaces pour des cultures vivrières. Enfin, elle représentera un support à l’innovation stimulant des projets similaires » (Région Bruxelles-Capitale, 2016).

FIGURE 2. LOGO DU PROJET EUROPÉEN FEDER « BOEREN BRUXSEL PAYSAN »

Concrètement, des infrastructures disposant de terres agricoles seront rénovées afin de pouvoir accueillir les initiatives du projet. En leur sein, un dispositif d’accompagnement des agriculteurs sera mis en place. Différents services y seront administrés : formations techniques, accès à des parcelles « tests », aide au lancement d’activités, accompagnement dans les recherches d’accès à des terres cultivables, etc. Les producteurs et professionnels auront également l’opportunité de transformer les produits locaux dans un atelier spécifique et une cuisine professionnelle.

Par ailleurs, en plus de pouvoir assister à des formations de sensibilisation à l’agriculture locale, les consommateurs seront impliqués dans la démarche de développement de circuits courts grâce à un magasin à la ferme, la création d’un marché paysan et la mise en place de groupements d’achats via une coopérative

Promouvoir l’autoproduction

À Bruxelles, d’après la ministre de l’Environnement et de l’Agriculture Céline Frémault, l’agriculture urbaine ne concerne pas uniquement les professionnels. Elle peut prendre des formes diverses (potagers, arbres fruitiers, etc.), de manière individuelle ou collective, et vise des objectifs nourriciers, éducatifs, récréatifs, environnementaux et sociaux.

Déjà, 22 % des habitants produisent eux-mêmes une partie de leur alimentation (Dedicated Research, 2011). L’ambition de la Région est de promouvoir davantage l’autoproduction en convainquant encore plus d’habitants, afin d’en impliquer 30 % d’ici 2020. De plus, le souhait est

de doubler la surface de zones potagères (soit 5 ha) dans les espaces verts.

Parmi les diverses initiatives envisagées, la distribution de « Starterkits » par Bruxelles Environnement apparaît particulièrement innovante (Figure 3). Dans ce kit de lancement, diverses semences (radis, bette, persil en 2016) sont remises au candidat maraîcher et des fiches techniques décrivant les caractéristiques de chacun de ces légumes sont également prévues. Si les utilisateurs le souhaitent, la Région soutient des ateliers de formation et propose de faire appel à des « Maîtres maraîchers » spécialisés.

FIGURE 3. INITIATIVE STARTERKIT

En 2011, 5 000 Starterkits ont été distribués aux ménages, et la Région poursuit l’opération depuis lors vu ses résultats particulièrement encourageants. En effet, 66 % des bénéficiaires du kit n’avaient pas encore de potager et ont entamé une activité potagère à l’aide de celui-ci.

TRANSITION VERS UNE OFFRE PLUS DURABLE

Accélérer la transition de l’offre des cantines et restaurants

Bruxelles a pour objectif d’engager une transition des cantines et des restaurants vers une offre alimentaire plus durable.

Dans le cadre de cette démarche, Bruxelles Environnement a notamment développé le label « Good Food » destiné aux restaurants de collectivité, afin de leur procurer une visibilité quant à leur engagement pour l’alimentation durable et pour guider les consommateurs dans leurs choix. Le label se compose de trois niveaux

symbolisés par des « fourchettes » (Figure 4). Pour obtenir le premier niveau de labellisation, le candidat doit remplir certains critères obligatoires tels que proposer au moins cinq ingrédients biologiques, proposer une alternative végétarienne dans les menus, travailler avec des légumes de saison (proportion variable selon la saison), mettre en place une procédure de lutte contre le gaspillage alimentaire (collecte sélective et recyclage des huiles de friture), etc.

FIGURE 4. LOGO DU LABEL DESTINÉ À LA RESTAURATION COLLECTIVE

Les niveaux 2 et 3 de labellisation sont obtenus sur base d’une grille de critères optionnels (Bruxelles Environnement, 2016). Citons par exemple l’introduction de produits socialement responsables (notamment café et bananes équitables obligatoires), des efforts plus intenses contre le gaspillage, l’utilisation de pain bio, le recours aux filières courtes ou encore la mise en place d’une communication soutenue en faveur de l’alimentation durable auprès des consommateurs.

Depuis le lancement de l’initiative en 2008, 73 cantines ont adhéré à la démarche. L’ambition est de rassembler au moins la moitié des restaurations collectives publiques autour de ce label d’ici 2020. En 2015, une phase pilote a été initiée pour envisager la même démarche avec les acteurs de la restauration privée (hôtel, restaurants, cafés) mais pour le moment, le label n’y sera pas appliqué.

Ce projet de labellisation apparaît relativement complet et encourage réellement les acteurs vers une démarche d’alimentation durable. Concernant la restauration privée, surtout celle spécialisée dans un type de cuisine, on peut s’interroger quant au caractère trop contraignant et

non en phase avec la réalité des professionnels. Par exemple, les exigences liées aux légumes de saison ou les alternatives végétariennes risquent d’être rédhibitoires pour bon nombre d’acteurs. Il est en effet difficile (même si pas impossible) pour un restaurant italien d’intégrer cinq légumes belges de saison en hiver ou encore pour un écailler de prévoir un menu végétarien à sa carte…

Par ailleurs, la labellisation est prévue pour une durée de trois ans et se base sur des informations recueillies deux mois préalablement au contrôle. Le manque de contrôle soutenu pourrait encourager une certaine dérive et un laisser-aller pouvant engendrer certains problèmes de crédibilité pour le label.

Promouvoir des systèmes de distribution variés et accessibles

L’objectif de cette action est de favoriser la transition des acteurs de la distribution vers une augmentation de leur offre en produits bio, locaux, de saison et présentant une alternative aux protéines animales. De façon générale, les actions à mener concernant la distribution relèvent plus de la déclaration d’intention du gouvernement mais n’ont fait l’objet que de timides initiatives concrètes.

La stratégie « Good Food » prévoit de conclure un accord ambitieux avec les grandes et moyennes surfaces afin d’augmenter l’offre de produits locaux et leur garantir un espace promotionnel de choix. Cette tendance doit également être soutenue par les autres systèmes de distribution, tels que les marchés de plein vent et de gros.

Le public à faible revenu devra également pouvoir aisément accéder aux produits de qualité, c’est pourquoi des modèles de vente innovants (épiceries sociales, coopératives, etc.) feront l’objet d’un soutien spécifique.

Enfin, pour répondre aux besoins de la restauration privée et des cantines, mais aussi pour faciliter la distribution en circuits courts, une cartographie bruxelloise de l’offre (liste de fournisseurs, marchés, magasins bio, etc.) sera établie.

Aussi, pour faciliter le transport d’aliments frais et pallier aux contraintes logistiques rencontrées par les petits producteurs, des solutions à faible impact environnemental et social seront proposées par les pouvoirs publics. Cette action présentera la particularité de mobiliser trois ministères (agriculture et alimentation, transports et

économie/emploi), ce qui représente un enjeu majeur en tant qu’exemple de collaboration transversale.

ACCOMPAGNER LA TRANSITION DE LA DEMANDE ALIMENTAIRE

L’objectif annoncé par Bruxelles consiste à « modifier les modes de consommation des citoyens vers les produits alimentaires sains, équilibrés et moins impactants en termes de ressources et d’émissions de gaz à effet de serre ». Selon la Région, ceci implique l’adaptation du régime alimentaire en travaillant sur divers aspects : la quantité globale consommée, le rééquilibrage de l’assiette, la quantité et le type de viande, le choix des poissons, la préférence pour les fruits et les légumes frais, locaux, de saison et de qualité.

Il est intéressant de constater que seules des considérations environnementales sont avancées pour justifier cette démarche, alors que les approches de santé notamment auraient pu être abordées pour compléter la thématique. La santé n’étant pas une compétence régionale (mais fédérale), le gouvernement a manifestement évité de l’aborder en se limitant à l’évocation d’un partenariat avec le niveau de pouvoir compétent.

L’une des initiatives innovantes mise en place pour accompagner la population est l’application « Recettes 4 saisons ». Téléchargeable gratuitement sur les tablettes et smartphones, cette dernière permet de sensibiliser et familiariser l’utilisateur à la consommation de fruits et légumes de saison. Dès la connexion, une page d’accueil présente le « légume du mois » qu’il est conseillé de consommer. Une section présente l’ensemble des fruits et légumes locaux produits sur le territoire (les légumes anciens n’ont pas été oubliés). Ceux-ci peuvent aussi être classés selon leur saisonnalité. Chaque aliment dispose d’une fiche descriptive reprenant un récapitulatif nutritif, un calendrier de disponibilité saisonnière, ainsi qu’une suggestion de différentes recettes. Il est également possible de sélectionner les recettes par types (entrée, soupes, plat principal, etc.). Enfin, l’utilisateur a la possibilité de constituer immédiatement et aisément sa liste de courses sur la base des choix culinaires qu’il aura effectués. À ce jour, l’application a fait l’objet de plus de 25 000 téléchargements et reçu une très bonne évaluation par les utilisateurs.

Sensibiliser et impliquer les générations futures

L’instauration à long terme d’un système alimentaire durable à Bruxelles ne peut s’envisager sans sensibiliser et impliquer les générations futures. Dans cette optique, les écoles jouent un rôle essentiel, à la fois au niveau pédagogique, mais aussi dans le processus de gestion de leurs cantines.

En collaboration avec les associations de terrain, une offre pédagogique en matière d’alimentation existe déjà et sera amplifiée. Des ateliers pratiques (cuisine, dégustations, etc.) et des animations, telles que des visites de fermes, sont mis en place.

D’ici 2020, l’ambition est également d’assurer annuellement l’accompagnement de dix nouveaux potagers scolaires. Ceux-ci représentent une excellente porte d’entrée pour aborder l’alimentation avec les jeunes générations, tout en valorisant le lien direct avec les cantines. L’institutrice Gaëlle Aelvoet de l’école primaire de Forest fait partie des pionniers en la matière. Il y a deux ans, son équipe pédagogique a suivi une formation dispensée par l’association « Le Début des Haricots » (soutenue par Bruxelles Environnement) qui lui a expliqué comment « travailler la terre et avoir un potager qui fonctionne ». L’année suivante, le potager était lancé à l’école. Il s’agissait du premier projet pour l’enseignante et, selon elle, « pour les enfants, le fait de partir d’une toute petite graine et d’avoir finalement une plante qui donne de vrais légumes représente une réelle satisfaction ».

L’échange d’expériences entre écoles et professeurs sera renforcé par un réseau (« Bubble ») qui regroupe les actions scolaires pour l’environnement. Dans les années à venir, les équipes éducatives seront davantage formées pour aborder les matières relatives aux systèmes alimentaires. Elles pourront ainsi contribuer au développement d’outils et d’animations complémentaires, notamment pour susciter un lien direct avec les producteurs locaux. En outre, les parents seront encouragés à s’impliquer dans le processus en découvrant les repas cuisinés par leurs enfants ou proposés lors de fêtes scolaires et pourront même participer au développement de projets potagers de grande ampleur. Par exemple, à l’école de Sint-Joost-aan-zee, une fois par mois les parents et enfants peuvent

se rejoindre dans le potager de l’école pour y travailler la terre. Comme le mentionne l’un des parents, « c’est très chouette de pouvoir montrer aux enfants ce qui se passe là où tout commence à pousser. On incite ainsi les enfants à être attentifs à des choses qu’ils n’ont pas l’habitude d’observer dans la nature ».

Capitaliser et disséminer les informations

Pour activer un processus d’échange de savoirs et d’expériences dans le domaine de l’alimentation durable, les acteurs publics, privés et associatifs, aux niveaux local, régional, national et international peuvent apporter de précieuses sources d’inspiration. Toutes ces expériences et bonnes pratiques sont rassemblées sur le portail web www.goodfood.brussels.

En outre, des rencontres annuelles entre acteurs locaux seront organisées, afin que les professionnels puissent y échanger leurs expériences, découvrir les résultats d’études récentes et évoquer leurs propres projets. D’autres espaces d’échange seront proposés spécifiquement pour les réseaux locaux et acteurs publics afin de donner l’impulsion à des citoyens ambassadeurs du plan « Good Food ».

LE GASPILLAGE ALIMENTAIRE

La Région souhaite diminuer de 30 % les quantités gaspillées sur le territoire en travaillant sur quatre cibles : les ménages, les cantines, les restaurants et les acteurs de la distribution. La stratégie prévoit de développer des outils d’information pratiques et de proposer aux citoyens, mais aussi aux gestionnaires de cantines et restaurants, des formations qui intègreront le volet de lutte contre le gaspillage. Le projet « Objectif No Waste » s’inscrit parfaitement dans cette démarche, car il vise à sensibiliser les professionnels de la restauration au tri et à la réduction des déchets organiques. Fabien Beeckman, chef du restaurant « Le Mess », rapporte qu’ « avant, j’étais plus tenté de servir des assiettes gargantuesques, avec pas mal de pommes de terres et des grosses portions de viande, et j’ai pris conscience qu’en retour en plonge, il y avait pas mal de déchets ». La gérante conclut en indiquant que « désormais, nous avons très peu de déchets après le service, ce qui constitue un résultat extraordinaire ». Christian Tirilly, directeur du Sheraton Bruxelles, a de

son côté décidé de se lancer dans le projet pour « avoir une vision globale de mon travail depuis l’achat jusqu’à la cuisine, mais aussi car la valorisation des déchets constitue pour moi un élément d’optimisation de la gestion ».

Une autre initiative de la Région consiste à promouvoir le « Rest-o-Pack » (anciennement « Doggy bag »). L’intérêt pour le consommateur n’est plus à démontrer. Quant aux restaurateurs, cela leur permet de réduire les coûts générés par leurs déchets tout en affichant leur engagement éthique et écologique. Du matériel de promotion et de nombreux Rest-o-Packs ont été distribués à une cinquantaine d’établissements recrutés pour le démarrage de l’opération. Celle-ci sera évaluée après six mois.

Du côté de la grande distribution, certaines initiatives ont été menées (gestion des stocks, campagnes marketing « fruits moches », etc.) et le plan veillera à assurer un reporting de celles-ci tout en encourageant et aidant les supermarchés à aller plus loin.

Valoriser les invendus alimentaires

Depuis 2013, le secteur de la distribution peut bénéficier d’avantages fiscaux sur les denrées alimentaires invendables données à des associations (décision au niveau fédéral). Toutefois, la logistique de ces dernières ne permet pas toujours de réagir de façon coordonnée. La stratégie vise à soutenir les initiatives de récupération de surplus alimentaires, notamment en co-finançant la logistique de collecte.

La stratégie vise également à ce que, dans le cadre de la récupération des invendus, tous les supermarchés présents sur le territoire collaborent avec au moins une association active dans le domaine de l’aide alimentaire. En Région wallonne (voisine de Bruxelles), le gouvernement a d’ailleurs même été plus loin en conditionnant l’octroi de nouveaux permis d’urbanisme pour les Grandes et moyennes surfaces à la distribution gratuites des invendus à des banques alimentaires.

SOUTENIR L’INNOVATION

Cette action, transversale par rapport aux précédentes, vise principalement à soutenir le développement de projets innovants, pour ensuite les évaluer et les adapter afin de répondre aux

besoins de la ville et de sa population. Il s’agira, notamment, de développer des modèles de production alimentaire optimaux en milieu urbain, mais aussi des actions permettant d’approcher des publics de diverses générations, cultures et situations sociales, pour susciter des changements de comportements.

Des experts soutiendront le développement de ces nouveaux modèles, notamment par un accompagnement des porteurs de projets. Ils seront directement liés à certains projets de recherche ou apporteront leur contribution dans le domaine de l’agriculture urbaine, des modes de consommation ou des changements de comportements. Les futurs projets devront favoriser une approche collaborative et le suivi permettra d’établir les bonnes pratiques à reproduire ou à optimiser.

GOUVERNANCE

Assurer le pilotage, le suivi et l’évaluation

Un conseil consultatif en alimentation durable et agriculture sera mis sur pied pour assurer un rôle d’avis relatif à l’accompagnement, le suivi et l’évaluation de la stratégie. Il sera constitué de représentants de la chaîne alimentaire, de fédérations, d’administrations et de réseaux actifs dans le domaine de l’alimentation. En outre, un comité de pilotage assurera la coordination générale, et un comité de coordination se chargera de la gestion journalière et de la mise en œuvre des actions.

À moyen terme, on peut s’interroger quant à l’influence qu’aura le conseil consultatif. Il est possible que les acteurs qui le composent viennent à ne pas porter les mêmes intérêts et tentent d’orienter le projet en leur faveur. L’un des enjeux sera de veiller à garder un équilibre entre les parties pour qu’elles s’engagent toutes dans la même direction.

Instaurer une collaboration et assurer la cohérence entre les organes impliqués

L’alimentation est une thématique particulièrement transversale qui mobilise de nombreuses compétences. Des collaborations à tous les niveaux sont essentielles pour une mise en œuvre optimale de la stratégie. Dans ce contexte, la Région envisage la création d’une plateforme régionale « alimentation et agriculture » qui renforcera la coopération entre les instances publiques régionales. La stratégie prévoit aussi

une mise en réseau des acteurs de la chaîne alimentaire, afin de susciter des collaborations. Enfin, la Région participera également à des échanges avec d’autres villes ou Régions et à des projets internationaux.

UN PROGRAMME ALIMENTAIRE COMPLET ?

Avec un budget annuel dépassant les 2,5 millions d’euros, le projet « Good Food » se veut ambitieux. La Belgique étant un État aux pouvoirs très décentralisés, les gouvernements régionaux disposent de compétences bien plus élargies qu’en France. Cette spécificité rend les conditions plus favorables pour le développement de projets alimentaires à l’échelle territoriale.

« Good Food » présente cette originalité d’approche transversale et mobilise de nombreuses compétences, toutes régionales. Dans les sphères politiques belges, les ministères ont pourtant tendance à travailler de façon segmentée. Cette particularité s’explique en partie par le système « proportionnel » où de nombreux partis politiques sont représentés au parlement. Les majorités sont souvent difficiles à constituer (l’épisode des 541 jours sans gouvernement fédéral en est la preuve), ce qui rend quasi inévitable la formation d’exécutifs composés de partis aux programmes souvent antagonistes. Bien que la loyauté soit de mise, une certaine réserve reste toutefois inhérente entre les ministères. Le dossier controversé du « survol de Bruxelles », qui n’évolue pas depuis de nombreuses années car chaque camp souhaite envoyer les avions là où son électorat ne se trouve pas, est un très bon exemple illustrant ce propos.

Concernant « Good Food », on peut dès lors s’interroger quant à la réelle collaboration possible entre les différents exécutifs et niveaux de pouvoir dans le cadre d’un projet aussi transversal. L’un des grands enjeux sera de réussir à rassembler tous les acteurs autour d’un projet commun, au-delà des enjeux politiciens. Les premiers résultats sont concluants au niveau régional puisque nombreux sont les projets cités qui ont mobilisé avec succès les compétences d’emploi, d’environnement ou encore d’éducation (par exemple Boeren Bruxsel Paysan ). À ce jour, les partenariats entre gouvernements régionaux et fédéral restent quant à eux peu nombreux et

à développer. La création de la plateforme régionale « alimentation et agriculture » (voir plus haut) constitue une bonne initiative interrégionale qu’il faudra veiller à concrétiser et poursuivre.

Il est aussi regrettable de constater que certains piliers de l’alimentation durable ne soient pas abordés dans « Good Food ». La quasi absence de prise en considération des aspects relatifs à la santé et la nutrition reste flagrante, en comparaison par exemple avec le programme agricole et alimentaire de Montpellier Méditerranée Métropole (Touzard, 2014). Pour envisager « Good Food » de façon plus complète, les pouvoirs publics bruxellois, en concertation avec le gouvernement fédéral, auraient pu évoquer de façon plus claire les actions à mettre en place dans des domaines relatifs à des compétences non déléguées.

La Région prend par ailleurs certaines orientations politiques « fortes » telles que la promotion inconditionnelle de l’agriculture biologique. Ces choix tranchés ne font pas l’objet de critiques, alors qu’ils peuvent potentiellement pénaliser certaines filières agricoles conventionnelles. Bruxelles est une « ville-région » où les agriculteurs ne sont quasiment pas représentés. En menant des politiques potentiellement défavorables pour une partie du monde agricole, les dirigeants régionaux ne prennent en réalité que peu de risque socioéconomique et électoral. De telles postures seraient beaucoup moins faciles à assumer dans des régions plus rurales. Par exemple, au sein de la Métropole de Montpellier, les porteurs de projets alimentaires se montrent bien plus nuancés quant à la question de l’agriculture biologique, car ils sont conscients qu’ils doivent protéger le tissu économique du territoire où la production conventionnelle reste majoritaire. Il n’est par exemple pas question de vouloir influencer tous les agriculteurs locaux vers l’agriculture biologique ou de promouvoir exclusivement ce type d’agriculture auprès des consommateurs.

durable sur le territoire. Bien qu’elle soit imparfaite et pétrie de bonnes intentions qui devront encore se concrétiser, l’exécutif bruxellois se donne les moyens pour mener à bien cette politique cohérente répondant à de réels enjeux. Le gouvernement a également eu l’intelligence de se positionner non pas comme seul porteur de projet, mais plutôt comme facilitateur encourageant les initiatives et la collaboration des acteurs de terrain. Il est fondamental que ces derniers s’approprient « Good Food » et le fassent vivre, pour qu’il puisse s’engager une réelle remise en question à long terme du système alimentaire bruxellois.

BIBLIOGRAPHIE

BRUXELLES ENVIRONNEMENT, 2015. Stratégie Good Food « Vers un système alimentaire plus durable en Région de Bruxelles-Capitale ». http://www. environnement.brussels/thematiques/alimentation/ action-de-la-region/strategie-good-food-vers-unsysteme-alimentaire-plus (consulté le 25/02/2016)

BRUXELLES ENVIRONNEMENT, 2016. Liste de contrôle des critères pour le label de durabilité des cantines. (version finale prévue pour mars 2016)

DEDICATED RESEARCH, 2011. Les maraîchages urbains, écologiques : freins, leviers à la réalisation et état des lieux.

NASSAUX, JP., 2015. La communauté métropolitaine : opportunité ou piège pour les Bruxellois ? », Les @ nalyses du CRISP en ligne, 4 juin 2015. www.crisp.be

RÉGION BRUXELLES-CAPITALE, 2016. Boeren

Bruxsel Paysan. Produire une alimentation locale, saine et durable pour tous les Bruxellois. Fascicule de présentation du projet.

TOUZARD, I., 2014. L’agro-écologie et alimentation en préparation. Dans L’agglo durable (décembre 2014).

WEGMULLER, F., DUCHEMIN, E., 2010.

Multifonctionnalité de l’agriculture urbaine à Montréal : étude des discours au sein du programme des jardins communautaires.

CONCLUSION

« Good Food » représente la synthèse de différentes initiatives menées depuis quelques années. Le gouvernement s’inspire de ces premiers résultats positifs pour mener une politique volontariste en faveur de l’alimentation

Jipad 2016 Promotion ISAM/IPAD 2015-2016

JIPAD 2016. PROMOTION ISAM/IPAD 2015-2016

Lorine Azoulai

Orane Dupont

Marion Mazel

Mathieu Bayot

Roxane Fages

Anne Michel

Blanche Dehaye

Hugo Ferrari

Marie Senia-Toullec

Bénédicte Duchamp

Quentin Legros

Aurelia Talvez

JOURNÉE DES INNOVATIONS POUR UNE ALIMENTATION DURABLE[2016] jipad