Une norme internationale sur la durabilité et la traçabilité du cacao pour enrayer la crise de la filière ?

LES ACTES DE JIPAD 2016

Vidéo de présentation

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Vous ne vous imaginez pas un monde sans chocolat… Pourtant aujourd’hui, les producteurs de cacao ne touchent que 6,6 % du prix final d’une tonne Vde cacao vendue alors que les distributeurs en touchent 44 % (Fountain et HützAdams, 2015). Cette répartition très inégale laisse parfois les cacaoculteurs bien en deçà du seuil de pauvreté, une bonne raison pour arrêter de cultiver du cacao…

CACAO ET LIBÉRALISATION DES ÉCHANGES

Signés en 1994, les accords de Marrakech font entrer les produits agricoles et agroalimentaires dans le droit commun des échanges commerciaux, c’est l’ouverture au libre-échange. Dans la filière cacao, cette libéralisation a eu des effets pervers (Lemeilleur et al. , 2015). Tout d’abord, de nombreux cacaoculteurs ont vu ce changement comme une opportunité de produire plus pour gagner plus. Mais dans certains pays, la surproduction a été si importante qu’elle a entraîné les prix vers le bas, d’autant plus que de nouveaux pays producteurs (principalement asiatiques) sont arrivés sur le marché. En parallèle, en Afrique de l’Ouest, les gouvernements ont vu une opportunité de mettre en place une forte taxation du cacao à l’export. Aujourd’hui, le prix du cacao n’est plus rémunérateur et les jeunes délaissent les cacaoyères familiales vieillissantes, préférant les cultures d’hévéas, plus lucratives sur le long terme. D’autres, pour gagner du temps et espérer répondre aux volumes considérables demandés par les industriels, négligent les procédés de fermentation et de séchage. La fluctuation des prix, liée à la spéculation, n’incite pas non plus à des investissements

dans la qualité. Au final, la baisse de la qualité des fèves de cacao suscitée par ce contexte a entrainé de nouvelles baisses de revenu des cacaoculteurs.

La libéralisation du commerce mondial a également encouragé la concentration des entreprises à l’aval de la filière, leur permettant de contrôler les prix du marché. Ces dernières années ont vu notamment de nombreuses fusions et acquisitions (telle que la récente fusion de Cargill et ADM en 2015). D’après le baromètre du cacao 2015, le bilan est le suivant : huit négociants et broyeurs contrôlent environ 80 % du commerce du cacao (transformation des fèves) et six des plus importantes multinationales de transformation de chocolat détiennent 40 % de parts de marché (Mars, Nestlé, Ferrero, etc.).

CONSOMMATEURS ET INDUSTRIELS AU CŒUR DU CHANGEMENT

La qualité avant tout !

De manière générale, au cours de la dernière décennie, les consommateurs ont montré un intérêt croissant pour les systèmes de production alimentaire durables. Cet intérêt est notamment la conséquence de nombreuses campagnes de sensibilisation, axées principalement pour la filière cacao sur la dénonciation du travail des enfants, de la déforestation ou encore de la perte de biodiversité ( Solidaridad , Oxfam, Make Chocolate Fair’s , Stop the Traffik’s , Déclaration de Berne).

Les médias et l’opinion publique sont aujourd’hui une véritable force motrice incitant l’industrie du chocolat à s’approvisionner en cacao certifié durable. Les ventes mondiales de chocolat certifié durable représentaient environ 15 % en 2015 (en éliminant les doubles ou triples certifications) :

les volumes de cacao certifiés par UTZ Certified, Rainforest Alliance ou encore Fairtrade International ont tous progressé entre 2009 et 2013, et plus particulièrement pour les deux premiers (passant respectivement de 5 et 13 milliers de tonnes à 297 et 279 milliers de tonnes).

Concurrence et sécurisation des approvisionnements

Alors que la demande en chocolat augmente sans cesse (consommation croissante dans les pays du Sud) et qu’à l’amont de la filière certains cacaoculteurs abandonnent la profession, la concurrence entre industriels pour l’approvisionnement en cacao devient impitoyable. Les prix s’envolent mais ne bénéficient pas suffisamment aux cacaoculteurs du fait de la concentration de pouvoir des multinationales. Il est devenu crucial pour chaque firme de sécuriser ses approvisionnements sans perdre ses marges et d’intensifier la production là où les exploitations sont largement caractérisées par de faibles rendements. Pour arriver à ces fins, une solution est envisagée par la plupart des grands transformateurs de cacao : la certification. L’utilisant comme base de contrat d’approvisionnement avec les coopératives, ils rédigent pour partie leurs propres directives de certification locales (meilleure utilisation des traitements phytosanitaires), facilitant ainsi la modification des pratiques culturales à leur avantage, c’est-à-dire dans une perspective productiviste (Ruf et al. , 2013). Cette solution permet donc aux industriels de répondre à une demande des consommateurs (production raisonnée et amélioration des conditions de travail) tout en servant leurs intérêts économiques (garantie de l’approvisionnement, amélioration des rendements).

UN PROJET D’ENVERGURE INTERNATIONALE

Nombre d’industriels se sont engagés à utiliser d’ici 2020, dans tout ou partie de leur gamme, 100 % de cacao certifié durable (on compte parmi eux Mars, Ferrero et Lidl). Dans cette perspective, une initiative des entreprises danoises a émergé dans l’objectif de créer une norme sur le cacao durable et traçable, et a été portée au bureau du Comité européen de normalisation (CEN).

Des objectifs ambitieux

Les principales finalités de cette norme ISO/ CEN sont d’améliorer la durabilité de la filière cacao (meilleures pratiques environnementales, amélioration des conditions de vie et des revenus des planteurs, éradication du travail forcé et du travail des enfants, etc.) ainsi que d’améliorer la clarté et la transparence des filières et d’émettre des recommandations aux organismes de certification (AFNOR, 2012). Le nombre de référentiels privés autour de la durabilité ne cessant d’augmenter, cette norme a pour vocation de créer un référentiel de base, commun, qui permettrait d’harmoniser tous ceux qui existent actuellement. Cependant, les modalités de cette harmonisation restent floues. Ceci est un moyen de limiter la prolifération des référentiels privés qui ne rassemblent pas forcément tous les acteurs de la filière autour de la table. Néanmoins, un certain nombre de questions se posent quant à la crédibilité de cette norme.

Qui décide la norme ?

En septembre 2011, le CEN a pris la décision de mettre en place un comité technique dédié à ce thème. Chaque pays européen s’est alors emparé du sujet à travers son propre organisme de normalisation (privé ou public). En France, c’est l’AFNOR qui, dans le but de créer une commission de normalisation, s’est chargée d’inviter les parties prenantes à contribuer aux futures normes européennes (fabricants, ONGs, consommateurs, pouvoirs publics, organismes de recherche, distributeurs, artisans ou encore organismes certificateurs). La commission a vu le jour au second semestre 2012. En France, les parties prenantes qui composent la commission miroir sont répertoriés dans le tableau ci-après.

Malgré les efforts effectués par l’AFNOR pour inviter toutes les parties prenantes autour de la table (Espeillac, 2016), force est de constater que les industriels sont bien plus nombreux que les autres organismes. Comment expliquer cette répartition inégale ? L’AFNOR étant un organisme privé, il dispose d’une grille tarifaire impliquant des frais pour la participation aux réunions. Malheureusement, ils représentent parfois une barrière, empêchant certaines personnes ou organismes d’être présents lors des tables rondes. Aussi, il est intéressant de noter que les frais ne sont pas les mêmes selon les pays (Fountain, 2016).

Cependant, pour palier à ce problème, l’AFNOR se charge d’envoyer les documents pour relecture et commentaires à chaque fois qu’ils sont modifiés. C’est par exemple de cette façon qu’un chercheur du Cirad est investi dans la création de la norme. D’autre part, certaines parties prenantes comme les associations de consommateurs se sont désintéressées du projet. Les producteurs sont représentés par un représentant de Côte d’Ivoire ainsi que par l’association ICCFO ( International CoCoa Farmers Organization ) qui regroupe des producteurs et d’autres professionnels du monde entier travaillant dans le secteur du cacao.

TABLEAU 1. PARTICIPANTS À LA COMMISSION MIROIR FRANÇAISE

Le secrétariat du comité international sur les produits alimentaires (ISO/TC 34), détenu par la France, a tenu à ce qu’un lien étroit soit créé entre les deux instances – européenne (CEN) et internationale (ISO) – sur la question des normes cacao. Les États-Unis ont rejoint récemment le comité technique. De plus, la France a obtenu que des représentants politiques des pays producteurs (Côte-d’Ivoire, Ghana, Équateur, Malaisie, etc.) soient également présents dans les travaux de normalisation menés à l’échelle européenne. Des fonds (ISO et CEN) ont même été débloqués pour prendre en charge leur venue aux réunions auxquelles ils ont effectivement pu participer, de la même façon que les représentants des producteurs. L’anglais est la langue utilisée pour les réunions, mais, en cas de difficulté, le français est parfois utilisé. Si ceci

améliore la crédibilité et la légitimité de la norme, cela rend lents et complexes les échanges entre des parties prenantes ayant des préoccupations parfois très éloignées. La fin des travaux est envisagée courant 2017 ou 2018.

Comment sont construits les critères de la norme ?

Plusieurs groupes de travail ont été créés, chacun traitant d’un thème spécifique. Il existe un groupe par pilier du développement durable ( Profit , People , Planet ), un groupe Traceability of sustainably produced cocoa beans and derived products , un groupe Management of cocoa bean production ainsi qu’un groupe Conformity assessment bodies providing certification of sustainably produced cocoa beans and derived products . Ce dernier groupe a été créé il y a peu de temps car il était nécessaire d’avoir, en amont, une idée du référentiel utilisé pour être plus pertinent dans les recommandations aux organismes certificateurs. De plus, d’autres groupes sont centrés sur des points très précis. Par exemple, un petit groupe Claims on conformance to the requirements traite la question des allégations, autorisées ou non, pour les produits qui seront certifiés « cacao durable et traçable », mais aussi le message général qui sera transmis à toutes les parties prenantes de la filière concernant les objectifs de la norme.

CACAO ET DURABILITÉ

Ne serait-ce qu’au travers de son nom « Sustainable and traceable cocoa beans », la norme entend s’inscrire dans une démarche de durabilité. Nous allons étudier quelques-uns des 140 critères qui la composent afin d’évaluer sa cohérence avec les grands axes de la durabilité d’un système.

Du nouveau pour l’ISO

Avant toute chose, il est nécessaire de préciser qu’une nouvelle notion, qui n’avait jamais été utilisée dans une norme ISO, a été intégrée au cahier des charges. Il s’agit du « low entry ». En d’autres termes, le niveau d’entrée pour une organisation (une coopérative ou un producteur) qui souhaite se faire certifier « cacao durable et traçable » sera relativement bas. Cela signifie qu’au début du processus, les organismes certificateurs auront des exigences limitées envers le

producteur, qui disposera de cinq ans pour s’améliorer et atteindre le niveau moyen, puis à nouveau de cinq ans pour tendre vers l’excellence, le niveau le plus haut. Des paliers sont toujours en cours de définition afin de pouvoir catégoriser le niveau de durabilité et de traçabilité atteint par chaque organisation. Dans le cas où, cinq ans après avoir été certifié niveau bas ou moyen, l’organisation n’est pas conforme au niveau supérieur, alors il lui sera interdit de demander la certification souhaitée pendant les deux années suivantes.

Protection des enfants et des travailleurs

Dans cette partie qui concerne la dimension sociale, la réflexion sur les trois niveaux d’entrée est la suivante : l’objectif du niveau bas est d’effectuer un inventaire des pratiques à risque concernant les droits humains, droits du travail et les besoins primaires. Cet inventaire donnera lieu à la rédaction d’un plan d’action au niveau moyen, puis débouchera sur l’application de ce plan d’action au niveau le plus haut. L’avantage de cette démarche est qu’elle permet d’inclure toute la communauté pour la rédaction du plan d’action.

FIGURE 1. ENFANT MÉLANGEANT LES FÈVES LORS DU PROCESSUS DE SÉCHAGE

La protection des enfants et des travailleurs est un point critique pour les ONG. Le travail des enfants, s’il reste occasionnel et n’entrave pas le bon développement de l’enfant, est autorisé. Au contraire, dès que le travail empêche l’enfant d’aller à l’école ou qu’il est dangereux (travail forcé, esclavage, etc.), il est prohibé, de la même façon que l’interdit l’Organisation internationale du travail. Cependant, les parents qui font travailler leurs enfants ne le font parfois que par habitude. Tout l’enjeu est donc, au départ, de rendre les planteurs pleinement conscients

des travaux qui ne doivent pas être effectués par des enfants car ils sont dangereux, tel que le brûlage des champs. Étant donné que la majorité des planteurs ne lit pas les documents, la liste des tâches dangereuses est éditée sous forme de pictogrammes. Une fois que les parents savent distinguer les bons des mauvais travaux, alors un plan d’action est rédigé puis mis en place afin d’éviter toute situation de travail préjudiciable aux enfants.

Les autres critères revendiquent l’égalité des genres, l’autonomie des femmes, le respect des droits humains et des droits des enfants (Figure 1). La norme encourage aussi de bonnes conditions de travail, de contractualisation, la liberté d’association et de négociation collective, la santé et la sécurité au travail, la prévention des discriminations, du harcèlement et des abus, et enfin l’accès à des systèmes de protection sociale et aux besoins primaires.

Une des difficultés que rencontre le groupe People est de sélectionner des critères exigeants sans empiéter sur le rôle des États. Le cas s’est par exemple posé pour la formation professionnelle des jeunes. Le groupe souhaitait intégrer le critère suivant : « les organisations doivent s’assurer que rien n’obstrue l’accès des jeunes en âge de travailler à la formation professionnelle ». La réaction des États (ghanéen, équatorien, ivoirien, allemand, camerounais) a été forte. Ils refusent que ce soit inscrit comme critère car ils estiment que ceci est de leur responsabilité. Ainsi, le consensus oblige parfois à revoir à la baisse certaines exigences.

La prime avant tout

L’enjeu principal sur le pilier économique est la prime. Effectivement, si les pays producteurs acceptent de s’engager dans cette démarche de durabilité, ils veulent, pour autant, s’assurer que les planteurs puissent obtenir un revenu supplémentaire. Or, la garantie de prime, tout comme le prix minimum, est un engagement commercial qu’il est impossible d’inscrire dans la norme. En effet, le cadre des normes ISO ainsi que la législation internationale ne permettent pas d’obliger les acheteurs à payer un montant particulier supplémentaire. Néanmoins, le groupe Profit a conscience que le prix du marché du cacao, même s’il connait un cours élevé actuellement, reste insuffisant pour que les producteurs vivent

décemment. Il a donc cherché un moyen d’inscrire cette prime dans le cahier des charges tout en restant dans la légalité (Steijn, 2016). Il a donc fallu parler d’un processus et non pas du résultat de ce processus. Ainsi, les deux principaux critères adoptés devraient être les suivants : la négociation d’une prime est obligatoire et le résultat de cette négociation doit être documenté ; le système de distribution de la prime à la coopérative doit être transparent.

Le même type de processus a été retenu concernant les frais d’investissement des planteurs et des coopératives grâce auxquels ils pourront atteindre et valider les critères de la norme. Une négociation doit être entreprise entre la coopérative et le premier acheteur pour définir le mode de remboursement des frais d’investissement. En revanche, les frais de maintenance et de fonctionnement du système ne seront pas remboursés. En échange du payement de ces frais par le premier acheteur, la coopérative a l’obligation de lui proposer en priorité sa récolte. Si le premier acheteur estime que le prix du marché est trop élevé, il a la possibilité de refuser les fèves pendant les quatre premières années de la certification. Le cas échéant, la coopérative restera indépendante et pourra vendre sa récolte à un autre client.

FIGURE 2. SÉANCE DE GREFFAGE DE MATÉRIELS AMÉLIORÉS SUR JEUNES PLANTS DE CACAO

Pour ce qui est du reste, il s’agit principalement d’introduire et diffuser des « bonnes pratiques agricoles », dans un objectif de maximisation des performances économiques de la ferme. On peut citer comme exemple les techniques de fermentation, de greffage pour les plantations (Figure 2), mais aussi la gestion de la fertilité des sols ou encore les conditions idéales de stockage des fèves de cacao.

De nombreuses recommandations de ce type sont adressées aux planteurs. Leurs qualifications actuelles seraient-elles insuffisantes ? D’autre part, une attention particulière est portée à l’amélioration de l’accès aux intrants afin d’augmenter les rendements. Or, l’utilisation accrue de ces produits entre directement en conflit avec le pilier environnemental de la durabilité. La priorité est donnée à l’augmentation des rendements plutôt qu’à la préservation de l’environnement. Enfin, quelques critères cherchent à améliorer l’accès du planteur au crédit et encouragent la diversification des productions dans un but de sécurité alimentaire.

Une double protection : l’homme et son environnement

Deux grands axes ressortent des critères liés à l’environnement (Etoa, 2016), à commencer par sa protection. Plusieurs critères s’attachent en effet à préserver la faune qui vit sur la ferme ou passe à côté, à éviter la déforestation sauvage, à garder une distance entre les sources d’eau douce et les zones d’utilisation d’intrants ou encore à garder un couvert végétal pour éviter l’érosion des sols. Une attention considérable est aussi portée à la formation des planteurs et à leur sensibilisation sur différents thèmes, tels que la connaissance des espèces menacées ou les enjeux en lien avec la pollution de l’eau.

Le second point est celui de la protection des hommes en réponse à l’utilisation de produits phytosanitaires. Ce thème reflète les conditions de travail des cacaoculteurs, mais a aussi une visée environnementale à travers, par exemple, l’utilisation raisonnée de pesticides. On recense d’autres exigences, telles que l’obligation (pour les coopératives) de vérifier que les planteurs suivent les recommandations inscrites par le fabricant sur l’emballage (utilisation et stockage), que les équipements de protections individuelles soient portés à chaque manipulation du produit et que des panneaux d’information soient installés après l’application de ces produits.

Des effets indésirables pris en compte

Cette norme de développement durable pourrait entraîner, à l’image d’autres labels, certains effets néfastes pour les producteurs et leur territoire (Lemeilleur et Carimentrand, 2014). La présence d’experts dans les groupes de travail permet

de réfléchir et de prendre en compte ces effets indésirables et impacts négatifs qui seraient liés à une mesure particulière. Par exemple, dans le groupe Planet , il est intéressant de noter que la protection des zones humides peut empêcher les producteurs de planter du riz pour leur propre consommation. C’est donc une mesure à nuancer afin de sauvegarder la diversification et donc la sécurité alimentaire des planteurs. De même, il est nécessaire de protéger la faune sauvage, mais certains animaux peuvent détruire les récoltes. Le challenge est donc de placer des limites qui soient réalistes et qui peuvent s’adapter à chaque contexte. Il est crucial d’inscrire dans la norme des critères pertinents, que les planteurs soient en mesure de remplir.

TRAÇABILITÉ ET CONTRÔLE DE LA NORME

Ségrégation ou mass balance  ?

Dans le document relatif à la traçabilité, on retrouve une description des deux systèmes les plus utilisés dans le monde. L’un est la ségrégation (plus généralement appelée IP pour Identity Preservation ), et l’autre le mass balance .

Le premier, considéré comme le meilleur, s’explique de la façon suivante : un produit qui est vendu avec le label « cacao durable » contiendra effectivement des fèves de cacao certifiées durables.

Avec le système du mass balance , ce même produit peut être fabriqué à base de fèves de cacao non durables... Explication : si l’entreprise a fait certifier 30 % de l’ensemble des fèves de cacao achetées pour sa production, alors elle a le droit de certifier 30 % de ses produits, qu’ils contiennent ou non des fèves certifiées. Ce système est apprécié des industriels car il leur permet de ne pas avoir différentes lignes de fabrication, puisqu’ils peuvent mélanger les fèves certifiées et non certifiées. Cependant, aujourd’hui, il n’existe aucune indication sur le packaging pour en informer le consommateur, qui pense acheter un produit fabriqué avec des fèves de cacao certifiées. Il n’est pas prévu d’interdire ce système de mass balance dans la norme, car d’après l’AFNOR, cela risquerait de déstabiliser le marché. Malgré cela, il n’a pas encore été décidé si un système serait favorisé plus qu’un autre et de quelle façon il serait évalué. Le mode de communication des

entreprises envers leurs clients en fonction du système de traçabilité utilisé est aussi en cours de réflexion. On pourrait espérer que le cahier des charges de la norme oblige l’entreprise à inscrire sur son packaging le mode de traçabilité utilisé et d’en présenter les grands principes. Ainsi, le consommateur disposerait de l’information et pourrait décider d’encourager ou non ce système par son acte d’achat.

Quelle évaluation d’impacts de la norme ?

Étant donné que les réunions du groupe en charge des exigences pour les systèmes de certification ont débuté il y a peu de temps, nous ne disposons pas encore des éléments permettant d’évaluer la norme. Néanmoins, nous pouvons faire quelques remarques globales sur les critères de durabilité mis en jeu.

Tout d’abord, un certain nombre d’entre eux sont trop vagues. Par exemple, un des critères énoncés est que l’organisation doit s’assurer que les fèves de cacao soient stockées dans des conditions appropriées ; mais il n’est précisé nulle part ce que l’on entend par des conditions appropriées de stockage… Nous pouvons espérer que les organismes certificateurs de la norme mettront à disposition suffisamment de personnel qualifié pour effectuer les contrôles et que les indicateurs qui seront utilisés pour la notation seront précis. Il est aussi nécessaire que le document établissant les recommandations aux organismes certificateurs fournisse des informations claires et concises afin de laisser le moins de place possible à l’appréciation personnelle du certificateur.

Ensuite, une autre question n’a pas encore été tranchée : la certification va-t-elle être délivrée en fonction d’un pourcentage de critères atteints, comme le font la plupart des organismes certificateurs aujourd’hui ? Une norme garantissant le respect de 100 % de ses critères apparaitrait plus crédible.

Enfin, pour un certain nombre d’autres critères, l’organisation a pour obligation d’effectuer des déclarations publiques ou de fournir les papiers qui justifient telle ou telle prise de décision. Ceci est plutôt positif et permet d’améliorer la transparence de son fonctionnement. En revanche, il est cité de nombreuses fois que l’organisation doit former et/ou sensibiliser ses membres sur différents thèmes. Mais quel sera le mode d’évaluation de l’impact de ces formations ?

UN CACAO DURABLE ET TRAÇABLE POUR QUAND ? POUR QUI ?

Lorsque le comité technique du CEN estimera que la norme a été suffisamment travaillée, elle sera soumise à une enquête publique en France, et certainement dans d’autres pays. Le document sera rendu accessible à tout le monde sur internet. N’importe quelle organisation (ONG, entreprise, etc.) ou personne civile pourra envoyer ses commentaires, qui seront lus et étudiés par la commission miroir française. Celle-ci décidera de les prendre ou non en compte, en fonction de leur pertinence. Une fois la norme éventuellement améliorée, et si un consensus est observé, elle sera soumise à l’appréciation de tous les pays membres du CEN et de l’ISO, qui seront en mesure de voter avec un poids équivalent (une voix par pays). Le vote consistera à déterminer si le pays approuve le texte, désapprouve le texte ou s’abstient. Il pourra aussi ajouter des commentaires pour obtenir éventuellement des modifications de la norme.

Qui seront les futurs organismes certifiés et certificateurs ?

Le CEN réfléchit à des moyens encourageant l’adoption de la norme. Son usage futur reste relativement incertain, car il dépendra du marché, de l’intérêt que pourront y porter les différentes parties prenantes. Nous pouvons imaginer que les industriels qui ont accepté de participer à son élaboration l’utiliseront. Or, ils représentent les principaux transformateurs de cacao dans le monde. La norme atteindra donc, probablement, son but de globalisation du cacao durable et traçable.

En revanche, la question de la concurrence avec les certifications déjà existantes se pose. En effet, la norme a pour ambition, non pas d’être un référentiel supplémentaire, mais de devenir le référentiel de base commun. Lorsque ce dernier coexistera avec les autres, comment UTZ Certified ou Rainforest Alliance vont-ils réagir ? Vont-ils utiliser les deux référentiels ?

Nous pouvons aussi nous demander s’ils modifieront leurs évaluations d’impacts pour les effectuer principalement sur la base du nouveau référentiel, mais en ajoutant quelques critères pour leurs propres certifications ? Seul l’avenir nous le dira !

CONCLUSION

Finalement, la grande force de cette norme est d’avoir pu réunir toutes les parties prenantes autour de la table, notamment des représentants de producteurs de cacao, ceux-là mêmes qui mettront les pratiques en œuvre. Malgré la grande diversité d’organisations en présence et donc d’intérêts divergents, ces professionnels travaillent de façon à élaborer une norme consensuelle. Cette dernière respecte les grands principes de la durabilité et incite les organisations à s’améliorer au quotidien.

À l’opposé, la faiblesse de la norme est sans doute son niveau d’entrée relativement bas et ses critères trop flous, qui ouvrent la porte aux dérives. La stratégie de ses créateurs est, comme bien d’autres labels ayant le vent en poupe, de faire certifier un nombre important de producteurs grâce à un faible niveau d’exigences. De plus, s’il n’existe pas de différence significative entre les trois niveaux de certification, telles que des retombées financières, alors les organisations pourraient toutes s’attarder au premier niveau. La négociation d’un prix plus élevé pourrait par exemple encourager le passage à un niveau supérieur.

Néanmoins, les critères de la norme ne sont pas figés puisque, dès l’automne 2016, ce projet sera soumis à une consultation publique en France et sans doute dans d’autres pays. Le comité CEN s’attend à un grand nombre de commentaires qui entraineront probablement des modifications du texte. De plus, il est habituel de revoir les normes ISO tous les cinq ans, permettant ainsi aux critères d’être adaptés en fonction des premiers retours d’expérience.

Pour l’instant, il n’est pas prévu que les impacts de cette norme tels que la diminution de la pauvreté, l’amélioration de l’accès aux soins et à la scolarité, ou encore l’état de la biodiversité à proximité des cacaoyères soient évalués sur le long terme. Même si la norme était adoptée par un grand nombre d’organisations dans les années à venir, les effets positifs seraient sans doute difficiles à observer, étant donné le bas niveau d’entrée de la norme.

Celle-ci constituera-t-elle un début de réponse à la crise de la filière cacao ? Dans tous les cas, il semble peu probable qu’elle réussisse à l’enrayer complètement. C’est pour cette raison que tous

les acteurs de la filière, du producteur au consommateur, en passant par les États ou les distributeurs, ont leur rôle à jouer.

BIBLIOGRAPHIE

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RUF F., N’DAO Y., LEMEILLEUR S., 2013. « Certification du cacao, stratégie à hauts risques ». Bulletin de Veille Inter-réseaux Développement Rural (217) : 7 p.

Entretiens


ESPEILLAC S., 2016. Chef de projet senior normalisation, Groupe AFNOR, Paris, entretien le 25/02/2016.

ETOA P., 2016. Conseiller technique N °1, Office National du Cacao et du café, Paris, entretien le 17/03/2016.

FOUNTAIN A., 2016. Coordinateur-directeur de la coalition d’ONG VOICE, entretien téléphonique le 12/02/2016.

STEIJN J., 2016. Responsable du comité ISO et du comité CEN pour la norme cacao durable et traçable, Maverix, Paris, entretien le 17/03/2016.