L’alimentation au service de la citoyenneté : quand l’alimentation nourrit la démocratie
Les Actes du JIPAD 2025
À l’heure où la démocratie soulève des interrogations, il est impératif de repenser son fonctionnement et d’explorer des alternatives pour redonner du sens à l’engagement citoyen. Ces alternatives doivent renforcer la voix du peuple et intégrer les acteurs locaux dans une démarche de cohésion sociale. Aujourd’hui, le sentiment de déconnexion politique s’accroît, entraînant un désengagement, notamment dans les quartiers prioritaires de la ville (QPV) où les inégalités entravent la participation démocratique. Face à cette situation, l’association « Du vote à l’assiette » vise à renforcer l’engagement citoyen dans les QPV de Marseille en mobilisant les habitants dans une démarche collective visant à repenser leur environnement alimentaire. Elle souhaite par le biais de cette étude analyser l’engagement politique des citoyens et leur rapport au vote, par comparaison aux formes institutionnelles de participation. L’étude montre par des exemples concrets comment la démocratie alimentaire renforce l’engagement citoyen.
LE DÉSENGAGEMENT POLITIQUE DANS LES QPV
ENJEUX DÉMOCRATIQUES ET GOUVERNANCE TERRITORIALE DANS LES QPV
Créée en 2019, l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT)
accompagne les 1362 QPV officiellement reconnus en France
depuis janvier 2024, représentant environ 5,05 millions d’habitants. Les QPV sont
les zones urbaines les plus défavorisées en France, nécessitant des interventions
en matière de rénovation urbaine et de qualité de vie. Ces interventions en zones
prioritaires de la ville sont principalement fixées par les décideurs politiques selon
leur agenda, souvent déconnectés des besoins locaux. Malgré des lois en France
pour renforcer la participation citoyenne –notamment la loi Barnier (1995), la loi
démocratie de proximité (2002),la loi du 21février2014 ou loi Lamy2014 et la loi
organique de 2021, des doutes subsistent concernant l’impact réel de cette
participation sur la politique locale. Inclure les citoyens dans le dialogue politique
réduit le fossé avec les représentants politiques, assure des décisions plus justes
et adaptées aux réalités locales, et renforce ainsi l’efficacité et la légitimité de
l’action publique. La démocratie participative n’a de sens que si elle garantit une
participation égale de tous et assure la prise en compte de la contribution de
chacun.
Le vote constitue la première expression formelle du choix des citoyens, qui leur
permet d’influencer la gouvernance en élisant leurs représentants qui décident
des politiques. En effet, les instances décisionnelles restent souvent centrées sur
des enjeux institutionnels, au détriment des préoccupations des habitants. En
outre, l’amélioration du cadre de vie, les avancées technologiques, les réseaux
sociaux et l’accessibilité de l’information ont transformé le contexte de la prise de
décision politique, nécessitant une nouvelle approche pour repenser l’action
publique. Par exemple, le climat politique actuel reflète un mécontentement
croissant de la part des citoyens envers les autorités politiques dans la plupart des
démocraties occidentales. Cela se manifeste par une hausse de l’abstention
électorale et une tolérance accrue aux discours autoritaires, particulièrement
exacerbés chez les groupes structurellement éloignés de la politique (jeunes,
classes populaires, habitants des QPV, etc.).
CRISES SOCIALES ET DÉCLIN DU VOTE EN QPV
David Gouard, maître de conférences en science politique, analyse les causes de
la dégradation de la participation électorale en France, en s’appuyant sur les
phénomènes électoraux observés depuis les années1960. Il montre que la
participation électorale a culminé dans les années1970, notamment dans les
quartiers populaires, grâce à un écosystèmes favorable : une identité ouvrière
forte, l’ancrage des partis de gauche, et un logement social valorisé.
À cette époque, la participation électorale était alors une norme sociale soutenue
par des réseaux relationnels solides, et des dynamiques d’influence au sein des
quartiers, des familles et des cercles d’amis. Les quartiers populaires et le parti
politique étaient perçus comme indissociables, favorisant une participation active,
en particulier en soutien aux partis de gauche (Gouard, 2019). Toutefois, plusieurs
crises ont entraîné un déclin de cet écosystème et une chute de la participation
électorale : la crise du monde ouvrier, caractérisée par le déclin de l’emploi
industriel, la précarisation du travail, la désyndicalisation, la crise des partis
politiques, et la ségrégation croissante entre les centres-villes réhabilités et les
périphéries marginalisées (Gouard, 2019).
Malgré des réformes facilitant l’inscription électorale depuis2019, des facteurs
comme les déménagements fréquents, les difficultés d’acquisition de la
nationalité française et la mal-inscription éloignent entre 20 et 25% des électeurs
français du vote. Ces évolutions ont modifié la composition socioculturelle des
quartiers populaires et favorisé une hausse de l’abstention.
L’ABSTENTION EN ESSOR
Bien qu’une tendance générale à l’augmentation de l’abstention soit observée en
France,la majorité des citoyens vote de façon intermittente. Dans le webinaire« La
participation sur le grill, le vote en QPV », Daniel Gaxie souligne que de nombreux
électeurs ne s’engagent activement que lors d’élections jugées cruciales, comme
les élections présidentielles, tandis qu’ils s’abstiennent lors d’élections
municipales ou législatives. Ce comportement s’explique par plusieurs facteurs
interconnectés : l’attractivité des élections, qui influe sur l’intérêt des citoyens ; la
capacité de mobilisation, déterminante pour leur engagement ; le coût de la
participation, qu’il soit matériel ou symbolique ; et les dispositions électorales
individuelles qui façonnent leur rapport au vote. Ainsi, l’abstention traduit en
grande partie une participation discontinue, liée à un rapport distancié ou
fluctuant au vote. Dans cette perspective, il serait réducteur de considérer les
quartiers populaires comme entièrement dépolitisés, l’enjeu étant moins leur re
politisation que la revitalisation de la citoyenneté électorale. Dès lors, comment
certaines pratiques fédératrices et conviviales, telles que l’alimentation, peuvent
elles favoriser la participation politique et électorale ?
Cette question sera abordée en deux grandes parties. La première examinera le
rôle du conseil citoyen dans l’élaboration de la politique de la ville, selon la loi du
21février2014 (loi Lamy), qui impose la participation des habitants et fait des
conseils citoyens un acteur clé de la gouvernance locale. L’accent mis sur les
conseils citoyens vise à déterminer si les facteurs expliquant l’abstention
électorale se retrouvent également dans la participation des habitants à ces
conseils. La seconde partie se concentrera sur les façons de renforcer
l’engagement citoyen dans les QPV. À cette fin, l’alimentation sera perçue comme
un vecteur de synergie et un potentiel outil de revitalisation permettant de relier
les habitants des QPV, leur rapport aux urnes et leurs élus.
